L'Eau Sale
21sept/080

Rigueur et technique, disait-elle

By OFT

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Ca doit tenir du mot, je pense. Avant tout. « Corrections ». Quelle horreur ! Un mélange d’autoritarisme et de raideur qui suppose que les choses sont faites pour être améliorées, transformées… en direction du formatage ?

Cela me vient sûrement de ma prof de français de seconde, Mme Brun, qui me harcelait à longueur de cours sur la nécessité, pour moi, de maîtriser LA RIGUEUR ET LA TECHNIQUE.

Celle-là, je l’aurai entendue…

Mais, comparé à une classe de veaux où la quasi-totalité du groupe n’avait d’autre but que de s’échapper vite vite en BTS tourisme (celui où y’avait pas besoin du Bac, à l’époque), je présentais pour elle un challenge intéressant. La rigueur et la technique. Idée, argument, exemple. Sujet, verbe, complément.

Pour ceux qui m’ont déjà lu et qui me savent capable de faire une phrase sans verbe, ou juste avec un verbe tout seul, justement, cela laisse rêveur…

Mais l’adage dit vrai, on ne peut transgresser que des règles que l’on maîtrise. C’est la frontière ironique entre le savoir-faire et l’ignorance.

Donc j’ai bouffé de la rigueur et de la technique. En masse. En rage. Des résumés, des commentaires, des dissertations… Idée, argument, exemple. Et on copie-colle le système. Idée, argument, exemple. Des cases pré-remplies ou yapuka.

Des kilomètres de dissertations inutiles. Idée, argument, exemple. Rigueur, technique. Démontrer, souligner, appuyer.

Et un jour la rebellion gronde. Et on tente… Par instinct. Par jeu. On inverse. Hop-là.

Exemple – argument – idée. Cela ne s’appelle plus démontrer, cela s’appelle induire. Partir du personnel pour aller au général. Ca marche très bien, et on y gagne des lecteurs…

Et puis on brise les cases pré-remplies, on envoie bouler Madame Brun, et on écrit les choses comme elles viennent, comme on sent qu’elles doivent être.

« Mon père me regarde alors je regarde mon père ».

Cette phrase toute con, par exemple. J’en suis très fier. Pas à cause du sens, mais à cause de sa structure.

J’ai osé ce type de phrase, toute simple en apparence, mais vachement tordue quand on la regarde de plus près parce qu’elle s’appuie sur une répétition et sur l’absence de toute ponctuation intermédiaire, beaucoup plus tard.

Je me suis toujours demandé quel regard Mme Brun porterait sur mes textes destructurés, aujourd’hui. J’ai gardé la rigueur et la technique, plus que je veux bien l’admettre. Je suis à l’écoute de mes phrases, je les teste, je les évalue… Je m’acharne autant qu’elle aura pu s’acharner sur moi, avec sa rigueur et sa technique.

La correction, c’est cela, avant tout. Rigueur et technique, s’assurer qu’on ne perd pas le lecteur en route, qu’on lui laisse assez de clefs pour qu’il nous suive dans le délire.

Les grands auteurs n’en ont rien à foutre du lecteur, c’est pour ça qu’ils sont grands. Ils tracent leur route, se comprennent eux-mêmes, et ça suffit comme ça. Au lecteur de faire l’effort de suivre.

Moi je n’en suis pas là… J’ai encore besoin d’enfermer le lecteur sur des montagnes russes dont il aura du mal à s’échapper. Immaturité de ma part, sans nul doute… Mais je me soigne…

Vous verrez qu’il sera bien plus facile de vous perdre dans l’Eau Sale que dans Cœurs de neige.

En tout cas je fais tout pour cela.

Et je corrige…