Reprise momentanée des hostilités
Une soirée pluvieuse, quelques gorgées d'un surprenant Cahors, un mal de gorge d'anthologie qui m'incite à rester bien au chaud...
...et un petit tour vers l'Eau Sale, pour l'écriture des premières lignes d'un nouveau chapitre, qui est venu de façon à la fois fluide et spontanée.
Comme quoi y'a pas à gratter loin
Mais c'est agréable, pour une fois, de sentir les mots s'écouler à travers soi. Je ne dirais pas que j'y ai pris plaisir, n'exagérons rien, mais c'était rassurant de voir que l'inactivité de la chose n'était que surface et que mon cerveau, lui, n'avait rien lâché.
Voici donc quelques lignes prélevées au hasard de ce petit retour nocturne...
L’embrasser, du bout des lèvres. M’échapper. Ne pas le laisser m’attraper. M’enfuir. L'entrée, le couloir. Passer devant la cuisine. Eviter tout. Il est derrière moi. Il espère que ma journée n'a pas été trop dure. Il m'aime. Sa voix tremble. Passer outre. Glisser d'une porte à l'autre. Ne pas le laisser s'approcher. Ne pas lui faire cela. Je pue la sueur, je pue le sperme. Il veut me rattraper. Devant la porte de la chambre. Me parler. Me dire qu’il a préparé un petit plat. Peu importe. L’ignorer. Bredouiller un truc. Ne pas le laisser sentir. Ne pas le laisser comprendre. Filer direct, couloir, chambre, jeter mes fringues, salle de bains, douche. Jet d’eau, fraîche pour commencer, refroidir mon corps, boire, recracher, recracher surtout. Faire tourner l’eau sur ma langue sur ma joue, recracher encore. Il va falloir sortir de la douche. S’inventer une raison d’avoir faim. S’inventer le courage de le regarder, d’articuler des mots. Ne pas laisser la nausée décider. Regarder les bougies. Regarder les assiettes. Chercher les mots. S’asseoir. Le regarder. Survivre à son sourire. Se mettre à table.
Ca vaut ce que ça vaut, hein, je ne parle pas qualité... Mais juste vous dire que ça fait du bien de sentir que l'histoire est toujours en moi.
Et qu'elle va (m') attendre encore quelques semaines.
Dormir avec.
- Hey...
- ...
- Hey !!
- Hmmm ? Quoi ?
- Tu as remarqué ?
- Oui.
- Tu as remarqué, hein ?
- Oui.
- Je ne m'en tire pas si mal, je trouve.
- C'est vrai. Je t'en remercie.
- Parce qu'on peut pas dire que je sois chiant, en ce moment.
- Non, on peut pas dire.
- Mais je reste-là, évidemment.
- Evidemment.
Je me retourne dans le lit. Je sais, je suis seul, inutile de me le faire remarquer. La schizophrénie est sous contrôle. Et puis... c'est juste une ombre. Quelque chose de tapi dans le noir. Quelque chose d'étrangement silencieux, depuis quelque temps.
- Dis ?
- Oui ?
- Je suis sage, hein ?
- Ne le sois pas trop.
- Ne t'inquiète pas pour cela.
Il suffit de regarder à l'intérieur de moi. C'est un peu enfoui. Un peu plus que d'habitude. Mais ça n'est pas très loin. Ca n'est jamais très loin.
Et ça gronde en silence. Ca me laisse un peu d'avance, un peu de marge. Comme le prisonnier qu'on laisse courir avant de l'abattre dans le dos.
- Tu y crois ? Tu y crois, hein ?
- Ta gueule.
- Allez, rendors-toi.
Il y a un moment comme cela, dans "Le Bon la Brute et le Truand". Clint Eastwood s'endort paisiblement devant Elli Wallach. "Je peux dormir sur mes deux oreilles, mon pire ennemi veille sur moi..."
Je jauge. Le week-end s'annonce curieux. Déséquilibré. Je ME jauge. Dormir avec "ça". Vivre avec.
Je regarde les murs. Les fissures.
Une goutte.
Noire.
L'eau sale recommence à suinter.
- Même pas peur.
- Menteur !
- Faut bien...
- Héhé.
Out, where the buses don’t run
Je compte les pièces dans ma poche. Pas assez. Fin de mois. Carte bloquée. Trésor Public. La dèche. Attente de paye, attente de n'importe quoi.
Je rôde dans la rue. Le taff n'est pas encore ouvert. A Paris, ce matin, il fait froid. Envie d'un café. Marcher. Froid froid froid. Je recompte les pièces. Manque pas grand chose. Tant pis. Marcher. Faire le tour du pâté de maisons.
Fatigue. Pas vraiment dormi. Angoisses résiduelles. Trop d'un coup. Trop de départs qui me forcent à enterrer les étapes charnières de mon existence. Les visages oubliés remontent à la surface, disparaissent à nouveau. Comme un signal. La fatigue rôde. Trop de questions, je vacille dangereusement au bord d'un précipice de frayeurs enfantines. L'enfance. Mon enfance. La saison des possibles. La famille. Ma famille. Une case vide dans mon CV.
Voilà. On y est.
Une case vide dans mon CV.
Vraiment crevé. Il fait froid. Je marche. Je me demande si je suis le seul à errer dans les rues du 10e en attente d'un improbable quelque chose. Le froid me cogne, me brutalise. J'avance au hasard, au devant des rafales de vent glacé. Je préserve le vide, encore un peu. C'est tout ce qu'il me reste, parfois. La base stable. La force d'origine. L'élan initial. La peur du vide, de l'abandon. Et tout repose là-dessus, sur une peur incroyable d'admettre les choses, de les reconnaître, de les identifier. Peurs primaires, incontrôlables.
Je change de trottoir. Envie de chaleur, de fluidité, de simplicité. Envie que s'éteignent les questions, même pour quelques secondes. Poitrine défoncée par l'angoisse, je respire de travers. Je me heurte au froid, je percute le vide.
Je suis bizarre, je sais. On me l'a assez souvent répété. On me passe ce genre de choses, parfois, au nom de la sensibilité ou de l'écriture. Ce qui revient un peu au même, finalement.
J'ai froid. Vraiment froid. Je tourne en rond sur le pavé parisien, je me fonds sur le bitume. Je me sème, tout seul, le long des trottoirs, par petits bouts, comme pour retrouver mon chemin.
J'aimerais.
J'aimerais que tu trouves ces morceaux de moi éparpillés. J'aimerais que tu remontes la piste, doucement. Rouleau de scotch à la main, j'aimerais que tu me rattrapes, petit à petit. Sans brusquer.
J'aimerais sentir tes seins, juste-là, écrasés contre mon dos écorché. Sentir ton souffle sur mon cou.
Deviner ton souffle qui forme des mots. Ta voix qui me dit.
Katie’s gone
Je me souviens que je m'étais dépêché de venir à l'aéroport. J'avais enchaîné les stations, les terminaux, les portes... Et j'étais arrivé juste à temps. Pensez-donc : Katie arrivait à Paris ! C'était la seconde fois que je la voyais, et elle venait pour une triste mission, dire au revoir à l'un de ses amis parisiens, très malade. Mon job, entre autres choses, c'était de l'escorter tout au long de ce sordide week-end, de l'empêcher de sombrer elle-aussi...
C'était l'époque de l'USS Polnaweb, c'était l'époque du Capitaine Longshot Spirit, c'était l'époque de Pestouille, Eliza, Marjo, Thierry, Corinne, Marie-Laure, Laurence, Eve, Kildar, Foolastral, Emme, Polnareff himself, l'inaltérable Jean-Luc et toute cette folle petite bande qui vivait au gré des emails et des tchats ICQ... Et il y avait Katie, aussi.
Katie était américaine, rousse et pleine d'énergie. Elle vivait à Chicago avec sa petite famille, elle adorait la France et les grenouilles, elle avait une pêche d'anthologie et la voix caverneuse et éraillée de la mère de famille usée d'avoir trop crié après sa turbulente bande de garçons (3 fils).
Elle était arrivée à l'aéroport, avec son palet des Blues de St Louis, avec des albums de Dave Matthews et de Matchbox Twenty. Promenades parisiennes, longues et émouvantes. Nous avions parlé de tout, de rien, de boulot, d'écriture, de vie, de mort... Et elle avait réussi, à force de persuasion, à me faire monter en haut de la grande roue qui surplombait à l'époque la place de la concorde... Nous avions retrouvé Thierry pour prendre un verre, pour une soirée restau, pour des heures et des heures de blabla indispensable et futile, pour se parler, se découvrir, se vivre...
Les années ont passé. J'ai quitté le Polnaweb avec pertes et fracas. J'ai quitté Katie, aussi. Je l'ai perdue de vue, forcément, connement.
Katie est décédée samedi dernier des suites d'une longue maladie, comme on dit. J'ai découvert, mais un peu tard, qu'elle avait tenu que je sois mis au courant.
Aujourd'hui je m'en veux. Juste un message aurait suffi. Lui dire. Lui faire savoir.
Je ne l'ai pas fait. Je le fais aujourd'hui. Trop tard.
I love you, sis'.
PS - un immense merci à Thierry pour les photos. Une pensée particulière pour lui, qui contrairement à moi a toujours conservé une proximité avec cette femme exceptionnelle..
Rien
Vraiment.
Juste... rentrer.
Me coucher.
Dormir.
Roulé en boule.
Dans ma tête...
Des questions. Agréables.
Des douleurs. Nécessaires.
Des appréhensions. Légitimes.
Des envies. En désordre.
Des frayeurs. Incontrôlables.
Des doutes. Aucun.
Envie de partir d'ici.
Pas de fuir. Juste partir.
Il fait froid.
Besoin de.
Envie de.
Rêve de.
Rentrer chez moi. Ignorer les factures impayées. Ignorer le désordre. Ignorer les traces.
Juste rentrer. M'allonger. Rabattre la couette. Respirer. Respirer à pleins poumons.
Envie de rien.
Juste...
Rêver.