Tenir
Le déménagement est en cours et m'assaille de toute part. Nerfs saturés d'angoisses, envies morbides, longues journées. Je suis dans mon appartement, vidé de ses meubles, assis sur un matelas de fortune. Il s'est passé tellement de choses ces jours derniers que je ne trouve pas la force de commencer. Je suis vivant, c'est tout ce que j'ai envie de dire.
Ce soir je me sens seul. J'ai mal au dos. Ma vie va changer du tout au tout dans les prochaines heures.
Syndrome de Stockholm
Mai 2007
Je crois... Je crois que dès le premier jour, la fenêtre s'est refermée. Un coup de vent un peu brusque. Et puis, le temps a passé. Le froid. Les semaines. La lumière, la pluie.
Mais tout à une fin.
Alors... il y a ce matin. Il est tôt, le soleil ne s'est pas encore levé. Nous sommes quelque part dans le temps. En mai, peut-être. Dans cette période un peu floue où les petits matins veulent percer la nuit. De l'autre côté de la vitre, les pigeons occupent le rebord de la fenêtre et se battent pour tout, pour rien. Dans la rue, les éboueurs tournent au coin.
Eux ?
Eux, ils sont dans l'escalier. Blasés. Je les entends monter, étage après étage. Je les entends penser aussi. Ils viennent de prendre leur service. Ils savent ce qu'ils vont trouver. Je ne suis plus vraiment là.
"BOM BOM BOM"
"Ca ne répond, pas, faut faire sauter le verrou".
"Vous comprenez, avez une odeur pareille, j'ai tout de suite pensé..."
"Oui oui."
"Et comme le courrier s'accumulait"
"Oui, merci, vous pouvez redescendre".
"Et puis on entendait plus de bruit"
"Oui, merci, au revoir"
"Police, ouvrez !"
"BOM BOM BOM"
"Allez, vas-y"
"Elle me fait chier, cette saloperie de porte"
"Putain, quelle odeur, je m'y ferai jamais"
"Allez !"
"Bingo. Le voilà, il est là".
"Pfffiouuu, ça doit faire un petit moment, vu l'état"
"L'avait pas l'air vieux..."
"Tiens, ouvre moi cette fenêtre"
"Tiens, il avait une console".
"Pfff, il aurait pu sauter, ça nous aurait évité les quatre étages"
"Ta gueule".
"Putain y'en a partout"
"Le rasoir, quelle connerie"
"Bon, appelle le toubib, pour qu'il vienne s'amuser aussi"
"Y'a une lettre ?"
"Oui... Non... juste une photo".
Ils entrent et je suis là. J'ai les yeux fixés sur eux mais je ne les regarde plus depuis longtemps. A travers eux je regarde le plafond, je regarde le toit, je regarde le ciel. C'est le printemps, je n'ai pas tenu.
---
Septembre 2009
Je regarde les murs, je regarde les cartons. Rien ne se passe jamais comme prévu.
Je me souviens, je suis venu ici pour de mauvaises raisons. C'était l'heure des larmes et de la dépression. La fuite. Le temps de panser les plaies... Une histoire de trois ou quatre mois. Survivre au printemps 2007, survivre à l'été. L'automne, on verrait bien. A cette époque là je pleurais. Pas physiquement, sans doute, mais à l'intérieur. J'étais là, dans cet appartement, juste sous un vélux hors de portée qui m'empêchait de dormir.
J'étais épave, prison. J'étais suicide.
J'ai emménagé en catastrophe, quelques étages au dessus de mon ancienne vie. Je suis arrivé dans ces murs avec une pensée violente. En finir, ici. Me donner quelques semaines, pour repasser ma vie au crible. Souffrir, comme il se doit. Et me punir, dans une sorte de sanction expiatoire. J'ai trop regardé Bad Lieutenant, sans doute.
Dans cet appartement je me sentais mal. Vraiment mal. Je restais étendu là, des week-end entiers, sans parler, sans prononcer la moindre parole. J'avais un nouveau boulot et ça se passait mal. Je me faisais flinguer à vue par deux collègues tout au long de la semaine, et le week-end je restais étendu sur le lit, je regardais le velux, que je n'arrivais pas à recouvrir tant il était trop haut pour moi, lucarne ouverte sur ce plafond à quatre ou cinq mètres de moi. J'avais mal et je n'avais personne à qui le dire, personne à qui je n'arrivais à le dire. Le rituel était immuable. Une semaine d'humiliation, un week-end de silences. Et on recommence. Et on recommence encore.
Et puis...
Et de week-end en week-end, j'ai survécu à l'été et j'ai survécu à l'automne et je ne suis pas parti. Je détestais cette maison et je ne la quittais pas. Les gens ont commencé à venir. "Mais il il super ton appart' !" s'exclamaient-ils. Et sans le savoir ils me faisaient mal et sans le savoir ils me tuaient un peu plus. Et j'étais mal dans mes murs, mais j'ai acheté une échelle et j'ai caché le trou de lumière du plafond. Je n'ai acheté aucun meuble, j'ai laissé filer le temps...
J'ai tenté de faire battre le coeur de ma propre histoire. J'ai fouillé mes souvenirs.
Un jour, j'ai fait une recontre.
Quelques semaines, quelques mois. Et puis, doucement, est arrivée l'heure de partir.
Dans deux semaines.
Alors je suis là, je regarde les murs, chargés de douleur. Je me destine à une autre vie. Plus légère, peut-être. Moins froide, j'espère.
Mais ces murs ont été les miens pendant deux ans, ils font partie de moi. Et en les laissant derrière-moi, c'est toute une partie de moi que j'abandonne. Cela me fait peur. Je ne sais pas qui j'abandonne ici. Je ne sais pas quel est cet Olivier que je laisse derrière-moi.
Celui qui, il y a deux ans, sur un autre blog, écrivait des choses comme celles-ci :
Il allait falloir survivre...
Et j'ai donc survécu.
Ce sont des choses qui arrivent : on ne choisit pas toujours. J'ai intégré mon nouvel espace vital : une grande pièce vide très haute de plafond avec fenêtres, velux et toit en pente. C'est comme ça, y'a pas à y revenir, juste à accepter. Petit à petit je me suis forcé à faire les démarches nécessaires, EDF, GDF, Chaudière, France Telecom, Free, et toutes ces joyeuses pertes de temps nécessaires... Faut dire aussi que du temps, finalement, j'en ai. C'est peut-être même la seule chose qui me reste. Du temps. Du vide. De l'espace. Du rien à remplir.
Alors il a fallu négocier avec cet espace vide. L'accepter. Changer ses repères. J'aimais l'obscurité et la chaleur, me voici dans le froid et en pleine lumière (la faute au velux qui plane à 3 mètres au dessus de ma tête). Nouvelle vie, ça s'appelle, j'aurais mieux dû regarder l'étiquette en achetant le produit.
Mais bon... L'humeur, ça dépend vraiment des jours. C'est peut-être ça le plus difficile à appréhender, en fait. Certains matins, le soleil brille et allège un peu le poids des doutes et des angoisses. Certains autres, le même soleil vous fait ressentir l'inutilité de l'existence à travers la souffrance et le manque. C'est pareil pour tout le monde, que l'on soit en couple ou non... Mais la solitude force le trait et amplifie l'encrage des ombres. Les plaisirs sont plus mièvres, car on voudrait les partager, et les douleurs plus profondes, car impossibles à évacuer.
On regarde un film, on regrette aussitôt de ne pas pouvoir en parler. On s'endort les bras dans le vide, on voudrait y croiser une chair, une chaleur, une âme... mais il n'y a rien de tout cela...
Alors on ferme les yeux. On se dit : demain peut-être, tout en sachant que demain sera identique. C'est encore une période où les envies d'hier prennent le pas sur celles de demain. On se souvient d'un parfum, on a aucune envie d'en sentir un autre.Mais on survit. On enchaîne les journées. Le nouveau taff. Le nouveau trajet. Les nouveaux horaires. Différents gens dans le train, différents regards que l'on ne voit pas. On regarde ailleurs. On regarde loin. Loin derrière. Encore pour quelque temps...
Je ne suis pas tombé. Je suis resté là, des mois durant, à contempler cette moquette infâme et toucher du doigt ces murs craquelés. Etonnant de voir comme parfois on se contente de l'inacceptable, par lâcheté, par frayeur.
Cet appartement devait me servir de tombeau. De lieu où un voisin ulcéré par l'odeur finirait par appeler les flics.
Mais je suis vivant. Tant mieux, tant pis, je ne sais pas. Mais c'est cette imprévisible destinée qu'il me faut mener, désormais. Je suis sorti du planning, improvisé de nouvelles dates, invisible au radard.
Même si je tremble.
Deux semaines et j'abandonnerai cette geôle volontaire. Je crois que je l'aime, finalement. J'ai du mal à abandonner ma douleur, comme évidente clé de voûte de mon identité.
Je ne sais pas ce que je vais devenir.
Mais qui le sait ?
Syndrome de Stockholm
Mai 2007
Je crois... Je crois que dès le premier jour, la fenêtre s'est refermée. Un coup de vent un peu brusque. Et puis, le temps a passé. Le froid. Les semaines. La lumière, la pluie.
Mais tout à une fin.
Alors... il y a ce matin. Il est tôt, le soleil ne s'est pas encore levé. Nous sommes quelque part dans le temps. En mai, peut-être. Dans cette période un peu floue où les petits matins veulent percer la nuit. De l'autre côté de la vitre, les pigeons occupent le rebord de la fenêtre et se battent pour tout, pour rien. Dans la rue, les éboueurs tournent au coin.
Eux ?
Eux, ils sont dans l'escalier. Blasés. Je les entends monter, étage après étage. Je les entends penser aussi. Ils viennent de prendre leur service. Ils savent ce qu'ils vont trouver. Je ne suis plus vraiment là.
"BOM BOM BOM"
"Ca ne répond, pas, faut faire sauter le verrou".
"Vous comprenez, avez une odeur pareille, j'ai tout de suite pensé..."
"Oui oui."
"Et comme le courrier s'accumulait"
"Oui, merci, vous pouvez redescendre".
"Et puis on entendait plus de bruit"
"Oui, merci, au revoir"
"Police, ouvrez !"
"BOM BOM BOM"
"Allez, vas-y"
"Elle me fait chier, cette saloperie de porte"
"Putain, quelle odeur, je m'y ferai jamais"
"Allez !"
"Bingo. Le voilà, il est là".
"Pfffiouuu, ça doit faire un petit moment, vu l'état"
"L'avait pas l'air vieux..."
"Tiens, ouvre moi cette fenêtre"
"Tiens, il avait une console".
"Pfff, il aurait pu sauter, ça nous aurait évité les quatre étages"
"Ta gueule".
"Putain y'en a partout"
"Le rasoir, quelle connerie"
"Bon, appelle le toubib, pour qu'il vienne s'amuser aussi"
"Y'a une lettre ?"
"Oui... Non... juste une photo".
Ils entrent et je suis là. J'ai les yeux fixés sur eux mais je ne les regarde plus depuis longtemps. A travers eux je regarde le plafond, je regarde le toit, je regarde le ciel. C'est le printemps, je n'ai pas tenu.
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Septembre 2009
Je regarde les murs, je regarde les cartons. Rien ne se passe jamais comme prévu.
Je me souviens, je suis venu ici pour de mauvaises raisons. C'était l'heure des larmes et de la dépression. La fuite. Le temps de panser les plaies... Une histoire de trois ou quatre mois. Survivre au printemps 2007, survivre à l'été. L'automne, on verrait bien. A cette époque là je pleurais. Pas physiquement, sans doute, mais à l'intérieur. J'étais là, dans cet appartement, juste sous un vélux hors de portée qui m'empêchait de dormir.
J'étais épave, prison. J'étais suicide.
J'ai emménagé en catastrophe, quelques étages au dessus de mon ancienne vie. Je suis arrivé dans ces murs avec une pensée violente. En finir, ici. Me donner quelques semaines, pour repasser ma vie au crible. Souffrir, comme il se doit. Et me punir, dans une sorte de sanction expiatoire. J'ai trop regardé Bad Lieutenant, sans doute.
Dans cet appartement je me sentais mal. Vraiment mal. Je restais étendu là, des week-end entiers, sans parler, sans prononcer la moindre parole. J'avais un nouveau boulot et ça se passait mal. Je me faisais flinguer à vue par deux collègues tout au long de la semaine, et le week-end je restais étendu sur le lit, je regardais le velux, que je n'arrivais pas à recouvrir tant il était trop haut pour moi, lucarne ouverte sur ce plafond à quatre ou cinq mètres de moi. J'avais mal et je n'avais personne à qui le dire, personne à qui je n'arrivais à le dire. Le rituel était immuable. Une semaine d'humiliation, un week-end de silences. Et on recommence. Et on recommence encore.
Et puis...
Et de week-end en week-end, j'ai survécu à l'été et j'ai survécu à l'automne et je ne suis pas parti. Je détestais cette maison et je ne la quittais pas. Les gens ont commencé à venir. "Mais il il super ton appart' !" s'exclamaient-ils. Et sans le savoir ils me faisaient mal et sans le savoir ils me tuaient un peu plus. Et j'étais mal dans mes murs, mais j'ai acheté une échelle et j'ai caché le trou de lumière du plafond. Je n'ai acheté aucun meuble, j'ai laissé filer le temps...
J'ai tenté de faire battre le coeur de ma propre histoire. J'ai fouillé mes souvenirs.
Un jour, j'ai fait une recontre.
Quelques semaines, quelques mois. Et puis, doucement, est arrivée l'heure de partir.
Dans deux semaines.
Alors je suis là, je regarde les murs, chargés de douleur. Je me destine à une autre vie. Plus légère, peut-être. Moins froide, j'espère.
Mais ces murs ont été les miens pendant deux ans, ils font partie de moi. Et en les laissant derrière-moi, c'est toute une partie de moi que j'abandonne. Cela me fait peur. Je ne sais pas qui j'abandonne ici. Je ne sais pas quel est cet Olivier que je laisse derrière-moi.
Celui qui, il y a deux ans, sur un autre blog, écrivait des choses comme celles-ci :
Il allait falloir survivre...
Et j'ai donc survécu.
Ce sont des choses qui arrivent : on ne choisit pas toujours. J'ai intégré mon nouvel espace vital : une grande pièce vide très haute de plafond avec fenêtres, velux et toit en pente. C'est comme ça, y'a pas à y revenir, juste à accepter. Petit à petit je me suis forcé à faire les démarches nécessaires, EDF, GDF, Chaudière, France Telecom, Free, et toutes ces joyeuses pertes de temps nécessaires... Faut dire aussi que du temps, finalement, j'en ai. C'est peut-être même la seule chose qui me reste. Du temps. Du vide. De l'espace. Du rien à remplir.
Alors il a fallu négocier avec cet espace vide. L'accepter. Changer ses repères. J'aimais l'obscurité et la chaleur, me voici dans le froid et en pleine lumière (la faute au velux qui plane à 3 mètres au dessus de ma tête). Nouvelle vie, ça s'appelle, j'aurais mieux dû regarder l'étiquette en achetant le produit.
Mais bon... L'humeur, ça dépend vraiment des jours. C'est peut-être ça le plus difficile à appréhender, en fait. Certains matins, le soleil brille et allège un peu le poids des doutes et des angoisses. Certains autres, le même soleil vous fait ressentir l'inutilité de l'existence à travers la souffrance et le manque. C'est pareil pour tout le monde, que l'on soit en couple ou non... Mais la solitude force le trait et amplifie l'encrage des ombres. Les plaisirs sont plus mièvres, car on voudrait les partager, et les douleurs plus profondes, car impossibles à évacuer.
On regarde un film, on regrette aussitôt de ne pas pouvoir en parler. On s'endort les bras dans le vide, on voudrait y croiser une chair, une chaleur, une âme... mais il n'y a rien de tout cela...
Alors on ferme les yeux. On se dit : demain peut-être, tout en sachant que demain sera identique. C'est encore une période où les envies d'hier prennent le pas sur celles de demain. On se souvient d'un parfum, on a aucune envie d'en sentir un autre.Mais on survit. On enchaîne les journées. Le nouveau taff. Le nouveau trajet. Les nouveaux horaires. Différents gens dans le train, différents regards que l'on ne voit pas. On regarde ailleurs. On regarde loin. Loin derrière. Encore pour quelque temps...
Je ne suis pas tombé. Je suis resté là, des mois durant, à contempler cette moquette infâme et toucher du doigt ces murs craquelés. Etonnant de voir comme parfois on se contente de l'inacceptable, par lâcheté, par frayeur.
Cet appartement devait me servir de tombeau. De lieu où un voisin ulcéré par l'odeur finirait par appeler les flics.
Mais je suis vivant. Tant mieux, tant pis, je ne sais pas. Mais c'est cette imprévisible destinée qu'il me faut mener, désormais. Je suis sorti du planning, improvisé de nouvelles dates, invisible au radard.
Même si je tremble.
Deux semaines et j'abandonnerai cette geôle volontaire. Je crois que je l'aime, finalement. J'ai du mal à abandonner ma douleur, comme évidente clé de voûte de mon identité.
Je ne sais pas ce que je vais devenir.
Mais qui le sait ?