L'Eau Sale
18oct/090

Je n’ai pas envie d’être là…

Me voilà sur le Pont des Arts. Encore. Oui.

Je ne sais pas quelle heure il peut être. Doucement la nuit s'écroule, recouvre. Je me sens mal. Vraiment mal. Un vent frais aide le soleil à s'échapper tout à fait. Il ne me réveille pas : j'ai la tête qui tourne. C'est la fin.

Je cogite, je m'agite, je rejoue la scène, tout en faisant tourner en boucle les "Girls" de Death in Vegas. Face à moi la Tour Eiffel scintille à heure fixe. Pas envie de rentrer, vraiment pas.

Voilà, j'y suis. C'est la fin de cette période d'écriture intense, que j'ai un peu laissée tomber en route. Au final un premier jet relu, mais pas corrigé. Dommage.

Les lumières sont sublimes, intenses... Un dégradé de jour qui s'affale dans la nuit. Trop bu, trop marché, trop pensé, malade, je pourrais presque dormir ici, sur les planches, au milieu des promeneurs. Que penserait-on de moi ? Qu'est-ce que j'en aurais à foutre ?

Pour l'heure je suis assis, bien droit. Je regarde les gens qui défilent. La batterie de mon téléphone est dead depuis ce matin. Cela m'arrange quelque part... Je n'irai pas diffuser mon spleen au delà du raisonnable.

Spleen... j'adore ce mot. Il est langoureux et inexplicable. Le Blues se justifie, le Spleen, proche de la Saudade, jamais. Alors je me laisse glisser dans le sens de la chute... Je regarde les gens défiler et j'ai l'impression d'absorber leur douleur, de la faire mienne. Partir en vrille, avoir mal, tout simplement.

Je n'ai pas envie de rentrer. Chez moi, rien ne m'attend, à l'exception de ce texte en souffrance. Lui, toujours. Je n'ai pas envie de le voir, pas envie de le croiser. J'ai eu de nouvelles idées pendant ces derniers jours, que j'ai envie d'implémenter et qui me font peur, comme si je m'attaquais à un chantier sans fin. Trop de mots qui n'ont pas de sens, pas de destination. Trop de choses à modifier, reprendre, rajouter. Le premier jet est malade.

Un flash, on me photographie. Une japonaise... Souvenir de Paris. Suis-je si typique, écroulé sur ce pont ? Est-ce qu'elle ramènera la photo et l'encadrera en souvenir de ce joyeux clochard qui griffonne sur un carnet noir ?

Mal mal mal. Trop d'alcool, trop d'heures de sommeil en manque. Je cherche des portes de sortie. Mourir ici ? Non. Vivre ? Bof. Aller travailler lundi ? Impensable. Rester là, alors. En attendant mieux.

Flingué, un peu foutu, je regarde les couples qui se blottissent. Je ne vois qu'eux, entre jalousie et espoirs un peu fous. Ne pas penser à cela. Ne pas penser. Pas maintenant.

L'obscurité à gagné la bataille, le fond orange a rendu l'âme. Mon esprit est écrasé par une pression que je n'ai jamais su définir. Pas envie d'écrire, besoin de le faire, c'est quoi cette vie pourrie ? Trop d'émotions à rendre. Et toujours, douter.

Il faudrait que je rentre, il faudrait que je me lève. Avancer, sortir, dégager. A quoi bon ? Personne ne m'attend. Un message sur le répondeur de mon téléphone décédé, peut-être ? L'idée me tente. Rentrer, rebrancher, revenir dans le circuit des vivants. Juste pour un message.

Un message ? L'idée me tente. Laisser un message. Dire ce que j'ai VRAIMENT envie de dire. Dire ce que j'aimerais que l'on comprenne. Laisser une trace sur ce pont nocturne.

J'arrache une feuille blanche du Moleskine. Dessus, je griffonne deux mots. Deux mots suffisent pour préciser le fond de ma pensée... C'est un peu triste mais c'est ainsi. Je plie soigneusement la feuille, je la laisse sur la rambarde du pont.

Voilà, c'est dit.

Maintenant je n'ai plus qu'à rentrer.

1oct/090

Tout finit comme tout commence comme tout finit

Ca commence par une porte qui se ferme. Je tiens la clé, sans regrets, pour la dernière fois. Je suis venu ici pour de mauvaises raisons, j'en pars enfin. Mon sac est chargé, les souvenirs pèsent lourd. Des sourires, des larmes. Tout ce qu'il faut.

Et le train m'emporte.

Il y a quelques jours de cela, j'étais dans le RER. Je me faisais la réflexion qu'avec ma barbe, mon t-shirt froissé, mon regard vitreux et mes sacs Casino remplis à ras bord de bric à brac, on devait me prendre pour un clochard. L'image ne me dérangeait pas outre mesure : je flirte avec cette triste trajectoire depuis des années. J'ai un roman inachevé qui m'attend sur la question, et une certitude de tragédie dans le sang. Assis dans le fond du wagon, je regardais droit devant moi, avec le regard fixe de ceux qui savent quelque chose.

Pur jeu d'acteur, j'en conviens.

Je regardais droit devant sans regarder personne. Je fixais le mur du fond, les publicités pour apprendre l'anglais ou pour des matelas achetés par Internet. Je regardais les vitres rayées, les sièges tâchés. Je me disais que ce serait facile de commencer les choses ici. De balancer clefs et papiers sur la voie, comme mon personnage d'Hymen, et de voir ce qui arrive après. Est-ce que je saurais trouver les ressources pour survivre, dans ce monde extérieur où tout devient brutalement vrai et réel ?

Une nuit dehors, puis une autre...

Evidemment je ne l'ai pas fait. Je suis descendu à Nation, avec mes sacs...

Deux jours plus, tard, j'ai rejoué la scène avec un élément supplémentaire : j'ai claqué la porte en laissant les clefs dans l'appartement. Constat simple : aucun moyen de revenir à l'intérieur. Mission : trouver un serrurier. Nous étions dimanche, il était 13h. Je suis parti en Live.

Dans mes actes manqués, je suis le meilleur.

Jouer au clochard AVEC un trousseau de clefs m'avait-il paru si peu crédible que je me sente obligé de réitérer l'expérience SANS ?

Allez savoir...

Aujourd'hui, depuis quelques heures, je n'ai plus de clefs. Je roule en TGV vers le sud, vers ma prochaine demeure. Aujourd'hui, pour la toute première fois de ma vie, je ne suis plus parisien. Je quitte les trottoirs gris et mouillés pour rallier les palmiers et les mouettes. Tous ceux qui m'ont approché un tant soit peu n'y croient pas. Un Olivier peut-il pousser loin du Pont des Arts ?

Je ne sais pas. Je sais juste que j'ai envie de vivre cette nouvelle existence qui me tend les bras. Je ne suis plus le même que ce 25 avril 2007 où, pour la première fois, j'avais tourné la clé dans la serrure de ce studio. Les cheveux sont tombés, les rides se sont accentuées, la barbe s'est teintée de gris. J'ai la phrase plus sûre et le regard moins naïf, aussi. Je sais ce dont je suis capable, je sais quelles sont mes limites.

A propos de limites, j'ai à ce jour deux romans inachevés, mais l'un d'entre eux, l'Eau Sale, est en bonne voie de voir le jour prochainement. Je n'y ai que très peu touché depuis deux mois, et pourtant je le sens mûrir malgré-moi, comme si le fichier se modifiait tout seul dans un recoin de disque dur. Une fois que je n'aurai plus la fausse excuse d'un déménagement en cours pour me tenir éloigné des choses importantes, il verra fatalement le jour d'une façon ou d'une autre.

Il ne me reste pas tant de choses que cela à faire, en plus. Toujours cette seconde partie à restructurer. Toujours la troisième à rendre plus fluide et peut-être un peu moins cliché.

Ensuite, je pense que je lirai ENFIN les commentaires des uns et des autres sur le roman, afin de savoir si les corrections qui j'apporte vont « dans le sens du courant », ou si je me suis enfoncé davantage encore dans mes propres méandres.

Je ne donne plus de dates, ce serait plus qu'inutile. Tout ce que je peux affirmer, c'est ma volonté d'aller au bout de ce roman, tant pour moi que pour ceux qui y ont participé et pour ceux qui y ont cru.

Ca peut prendre deux semaines comme deux mois comme deux ans. Il est toujours difficile, pour un écrivain, de décider de la fin d'une histoire. On a toujours envie de rendre les choses plus fortes, plus douces, plus réelles ou plus floues. La frontière entre le dernier chapitre et le premier est souvent floue. C'est comme l'espace qui sépare le premier tour de clé dans une serrure du dernier claquement de porte. Tout finit comme tout commence comme tout finit et on ne peut que se borner à vivre les interstices de nos propres histoires.

Il en est ainsi des écrivains, mais aussi des autres, de vous, de tous ceux qui ne sont pas fous. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, c'est tout.

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OFT