L’Eau Sale, chapitre un
Parce qu'il me semblait juste de vous donner un aperçu de cette fièvre sombre qui vous attend au détour de ma folie d'encre, voici le chapitre un de l'Eau Sale, préambule d'un suicide annoncé. J'espère que cette entrée en matière, toute en pesanteur, saura vous donner envie de creuser la question. De vos mains nues, évidemment.
Tendresse.
OFT - 01/09/10
- Chapitre 1 -
Je rentre.
Peu importe où je suis allé, peu importent les ruses pour tromper la journée. Peu importe le temps passé sur les trottoirs à me donner des prétextes, des excuses, pour retarder sans cesse le moment du retour. Peu importent les jours, les mois passés à refuser de voir, à poursuivre la folie de vouloir croire.
Je rentre.
Je n’ai pas compté les heures d’errance dans la tristesse de cette fin d’été. Un pas après l’autre, j’ai simplement pris soin d’amasser assez de distance pour échapper à ton sillage. Au fil des rues, je rejoue la scène. Je me dis que, peut-être, j’aurais pu. Sans doute, j’aurais pu. J’aurais pu rester dans l’appartement, t’attendre sur le canapé, répéter dans le vide. J’aurais pu guetter tes pas dans l’escalier, entendre les portes de l’ascenseur, cesser de respirer en entendant la clé tourner dans la serrure.
Ce serait.
Ce serait un de ces matins, vers huit heures, quand le jour n’est pas levé depuis si longtemps. Ce serait l’une de ces heures un peu fraîches, d’automne ou de printemps, quand on ne sait pas trop comment s’habiller et qu’on a froid le matin et chaud en fin de journée.
Il suffirait de ça, sortir du métro et prendre du plaisir à marcher dans les rues très légèrement humides et brumeuses, se laisser porter au fil des pavés, avec un regard de sympathie pour les putes de service de la rue Saint-Denis ou pour les travailleurs immigrés attendant en file indienne d’être recrutés pour déchargés les camions de fringues chinois du côté de Réaumur.
Il suffirait de n’avoir nulle part de précis où aller, de faire défiler les troquets et les laveries, de franchir un pont ou de remonter un escalier. Il suffirait de s’emplir de grisaille, de la respirer comme une alternative à l’oxygène, et de la recracher en petites bouffées encore chargées de la nicotine de la veille. Il suffirait de se perdre dans les odeurs de croissants, de métro, de froid et de café qui jailliraient du ciel et des fenêtres.
Ce serait un matin sans badgeuse, sans courriel, sans reporting et sans feedback. Un matin de fuite dans un monde tout en ligne. On trouverait refuge dans un café sans terrasse, où l’on se sentirait loin du dehors, loin de toute possibilité d’être rattrapé. Il y aurait le menu de midi, en train d’être déposé sur l’ardoise, il y aurait un chien qui sommeillerait entre deux tables, il y aurait une affiche écornée pour le Picon bière sur le mur du fond et des carafes jaunes « Anisette » sur le zinc. Il y aurait le bruit de piècettes dans un ramasse-monnaie en plastique usé, il y aurait de l'ombre et du chaud et aussi la chaise, forcément branlante.
Bercé par le cri du percolateur et par les ronronnements des poivrots en faction, on sortirait le carnet et le stylo.
La plume toucherait le papier, dans un chuintement sec de douleur en écoulement. L'encre glisserait ensuite, après cette première incision.
Alors, seulement alors, la journée aurait un sens.
Ce serait un de ces matins, vers huit heures, quand le jour n’est pas levé depuis si longtemps. Ce serait l’une de ces heures un peu fraîches, d’automne ou de printemps, quand on ne sait pas trop comment s’habiller et qu’on a froid le matin et chaud en fin de journée.
Il suffirait de ça, sortir du métro et prendre du plaisir à marcher dans les rues très légèrement humides et brumeuses, se laisser porter au fil des pavés, avec un regard de sympathie pour les putes de service de la rue Saint-Denis ou pour les travailleurs immigrés attendant en file indienne d’être recrutés pour déchargés les camions de fringues chinois du côté de Réaumur.
Il suffirait de n’avoir nulle part de précis où aller, de faire défiler les troquets et les laveries, de franchir un pont ou de remonter un escalier. Il suffirait de s’emplir de grisaille, de la respirer comme une alternative à l’oxygène, et de la recracher en petites bouffées encore chargées de la nicotine de la veille. Il suffirait de se perdre dans les odeurs de croissants, de métro, de froid et de café qui jailliraient du ciel et des fenêtres.
Ce serait un matin sans badgeuse, sans courriel, sans reporting et sans feedback. Un matin de fuite dans un monde tout en ligne. On trouverait refuge dans un café sans terrasse, où l’on se sentirait loin du dehors, loin de toute possibilité d’être rattrapé. Il y aurait le menu de midi, en train d’être déposé sur l’ardoise, il y aurait un chien qui sommeillerait entre deux tables, il y aurait une affiche écornée pour le Picon bière sur le mur du fond et des carafes jaunes « Anisette » sur le comptoir. Il y aurait le bruit de pièces de monnaie dans le sous-verre en plastique usé, il y aurait la chaise forcément branlante. Bercé par le cri du percolateur et par les ronronnements des poivrots en faction, on sortirait le carnet et le stylo.
Alors, seulement alors, la journée aurait un sens.
73.7 le matin
Aussi inintéressant que cela puisse paraître, c'est mon poids.
73.7 Kg. Soixante-treize kilos et sept-cent grammes. A l'ordre d'Olivier F. Thomas, le 31 août 2010, à Paris-Marseille.
Les gens qui me croisent trouvent que j'ai maigri, que j'ai changé, que ça me va bien, que ça me va mal. Les gens disent que je n'en avais pas besoin, que ça me fait du bien, que c'est bizarre.
On m'invite à déjeuner et je dis non, à boire un verre et je dis non, on m'invite à vivre et je réponds : "plus tard".
Parce qu'on se méprend, sans doute, sur mes intentions.
Okay, à force de bouffer n'importe comment, je me suis fait avoir dans les grandes largeurs. Okay, à force de descendre des bouteilles pour m'endormir, je me suis sans doute exposé à des problèmes de liquide. Je plaide coupable d'avance.
Mais ne croyez pas une seconde que je puisse avoir été contaminé par un besoin de marketing viral et de maigrir sur commande parce que la société, les médecins, les standards actuels ont décidé de marteler des idées aussi déprimantes que healthy ou clean.
Je ne suis pas young & healthy et je ne l'ai jamais été. Mes dérivent m'entrainent là où elles ont envie de m'emmener, à moi de m'accrocher et de suivre. C'est l'idée.
Alors pourquoi ce régime, demanderez-vous ?
Hmmm.
Imaginez que vous êtes sur une plage. Loin devant vous, sur la ligne d'horizon, vous voyez apparaître une vague gigantesque. Un truc qui va vous déferler dans la gueule suffisamment fort pour vous laisser sur le carreau. Dans la brume de sa propre écume, la vague se soulève, avance, progresse. Et vous, vous faites la seule chose intelligente qui vous reste à faire. Vous vous barrez à la recherche d'un abri. Vous partez en courant, en hurlant, si vous avez encore les couilles de vous faire entendre, et vous partez vous planquer le plus loin et le plus haut possible.
Cherchez pas, y'a rien d'autre à faire.
Et comme je ne suis ni plus intelligent ni plus con que vous, je fais pareil. Dans mes tripes, un roman est en formation. Je tourne autour, je le regarde arriver de loin. Et je sais qu'il va me faire mal, pour un milliard de raisons que vous ne saurez sans doute jamais, et c'est tant mieux pour vos tronches. Il va me faire mal, il va me faire descendre plus loin que je ne suis jamais descendu, et intuitivement je devine du coin de l'oeil toutes ces scènes auxquelles vous n'assisterez jamais.
Je me vois, ivre mort devant l'ordi, sortir en pleurs et en lambeaux d'une nuit d'écriture, m'écrouler sur le canapé le plus proche, et n'avoir d'autre envie que celle de chasser de mon crâne cette souffrance effroyable qui y aura élu domicile.
Je me vois, frustré, assis sur ma chaise et bloqué dans ma phrase, en train d'avaler compulsivement tout ce qui me tombe sous la main, toutes les saloperies en chocolat bas de gamme, tous les biscuits apéritifs pourraves et saturés de graisses animales. Je serai assis là, le regard dans le vague, et mes mâchoires briseront ma frustration : CRUNCH CRUNCH CRUNCH.
Et je me vois partout ailleurs.
Ainsi les choses sont dites : je ne fais pas un régime, je me prépare. Je chasse les toxines avant de m'en saturer. J'essaie de recouvrer un minimum de santé physique et mentale avant de partir m'enfoncer dans mes propres méandres et contradictions, avant de faire face à ce sinistre personnage, tant aimé, tant haï, et de le fixer dans la profondeur de ses yeux reflétés afin de savoir, pour de vrai, sans fard, sans détour, ce qu'il a réellement dans les tripes.
04:53 AM
Alors, au-dessus de la flaque, je déboutonne mon jean et je le baisse aux chevilles et j’écarte l’élastique de la culotte de maman et je m’accroupis.
Le jet d’urine atteint mon visage, là, en pleine gueule. Je me pisse dessus et le jet coule dans un bruit de sifflement discret, vient à nouveau troubler la flaque d’eau.
Et je pisse et le jet coule et je réfléchis et je me dis après tout pourquoi pas alors je lâche l’élastique de la culotte et elle se remet en place et je pisse dans la culotte de maman et cela me fait du bien c’est chaud et ça me coule le long de la cuisse et du mollet et ça me rentre un peu dans les chaussures et je me dis que la culotte de maman est vraiment dégueu et ça me fait rire et je me mets à trembler alors je me relève et je laisse partir quelques dernières gouttes et je remets mon jean et je regarde mon visage qui revient dans la flaque.
Je me réveille, brutalement.
Je ne reconnais pas la chambre.
Ah si. Paris.
4h53. Ce n'est pas une heure où j'ai l'habitude de me réveiller. En général je m'éveille plutôt vers deux heures... Juste le temps de me retourner, de me rassurer, de me rendormir, et je repars pour cinq heures de sommeil.
Mais 4h53, c'est assez inédit.
La nuit est fraîche, il y a de la buée sur les vitres. Les lampadaires du XXe dessinent des arcs orangés.
Je tends l'oreille. J'écoute fort.
Le colocataire de R regarde un film, dans la chambre d'à côté. A très faible volume. J'entends faiblement des dialogues et des voix. De l'autre côté du couloir, quelqu'un ronfle sereinement.
Je me lève et je sens mes cuisses hurler sous l'effort. J'écarte les rideaux, je regarde dehors, je regarde Paris, la nuit. Une idée fugace me dérange, tourne en boucle dans ma caboche. Je ne parviens pas à l'attraper, je fais défiler les idées, sans rien fixer. J'écoute un peu plus fort, je n'entends rien de plus. Dans le parking, il n'y a rien que la lumière orangée daigne éclairer. Je ferme le rideau, je retourne me coucher.
Et c'est à ma toute dernière seconde de conscience que je réalise, que je comprends enfin que j'ai, pour la toute première fois...
...rêvé de Julia.

Alors, au-dessus de la flaque, je déboutonne mon jean et je le baisse aux chevilles et j’écarte l’élastique de la culotte de maman et je m’accroupis.
Le jet d’urine atteint mon visage, là, en pleine gueule. Je me pisse dessus et le jet coule dans un bruit de sifflement discret, vient à nouveau troubler la flaque d’eau.
Et je pisse et le jet coule et je réfléchis et je me dis après tout pourquoi pas alors je lâche l’élastique de la culotte et elle se remet en place et je pisse dans la culotte de maman et cela me fait du bien c’est chaud et ça me coule le long de la cuisse et du mollet et ça me rentre un peu dans les chaussures et je me dis que la culotte de maman est vraiment dégueu et ça me fait rire et je me mets à trembler alors je me relève et je laisse partir quelques dernières gouttes et je remets mon jean et je regarde mon visage qui revient dans la flaque.
A design, for life…
Finalement, les choses ne changent pas réellement. Elles se modifient un peu, pour la forme. On ne touche jamais véritablement au fond. On sait jamais, des fois que ça nous pète à la gueule. Alors on reproduit le schéma, toujours. Aimer, désaimer, quitter. Aller bosser, démissionner, recommencer. Baiser, débander, rebander. Laver la vaisselle, salir la vaisselle, laver la vaisselle. Pour certaines de ces actions, on automatise au max, d'accord. Mais quand même, on reste dans l'esprit. Faire, défaire, refaire.
Tout ça pour dire qu'en dépit des changements que l'on met en place, nos vies varient finalement assez peu et demeurent solidement arrimées sur leurs axes. Les manies se conservent et les souvenirs affluent. Tout à l'heure, en me rendant au travail, j'avais du mal à marcher, la tête qui tournait et la nausée.
Immédiatement me sont revenues des images de 2003 et 2004, quand je me rendais au boulot passablement déchiré, imbibé de J&B (pardonne-moi, Jack, j'étais jeune), et que je suivais le bord des trottoirs du Parc du Souvenir pour ne pas me perdre en route. Tout au long du chemin, je me sentais mal, je partais en live et je rêvais que mon recueil (Aimer Mourir) viendrait exploser la bonne vieille Amélie hors des charts.
C'était le plan.
A cette époque il y avait des projets que je n'avais pas le courage de mettre en place, des pseudos qui semblaient se multiplier dans mes profils ICQ (23339434 pour les nostalgiques), des Morsures d'encre avec Nicole, Olga et Anne-Bénédicte Joly, qui aura au moins réussi à pondre un roman dans lequel la réponse était dans le titre, des voyages en train en rafale (déjà !), des doutes, des frayeurs, des angoisses, une vie de célibataire incluant une friteuse et tout ce qui permet de tenir debout en dépit de l'inutilité flagrante de l'existence.
Huit ans plus tard, seuls les noms ont changé, la dynamique reste vraie. On parle d'Eau Sale et de projets en pagaille, d'envie frustrées et d'illogismes vénérés. On ne parle plus beaucoup d'Anne-Bénédicte, c'est vrai.
Or, ce matin, je me suis rendu compte que je titubais et que j'avais très mal aux jambes et au ventre en allant au travail, que le trajet en métro était un supplice et qu'à chaque escalier j'avais l'impression de mourir.
Trop d'alcool, à nouveau ?
Que nenni : je suis toujours au régime violent et je n'ai pas bu une goutte depuis un mois. En fait, hier soir m'a pris l'idée saugrenue de faire... un jogging. Ca faisait 20 ans que je n'en avais pas fait : mon corps a modérément apprécié la tentative et aujourd'hui le moindre mouvement génère une série de courbatures aussi atroces que ridicules.
Bref : j'ai beau essayer d'assainir (un peu) mon hygiène de vie, je me retrouve encore à souffrir dans les escaliers.
C'est pourquoi je sens planer sur moi cette sourde ironie, à la fois mordante et rageuse... Rien ne change au final quelle que soit la direction que l'on décide de prendre. Et si le ridicule tue, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il prend son temps.