L'Eau Sale
4fév/100

Carnets inutiles

Jeudi soir, TGV

Je n’avais pas réellement cœur à raconter ma vie, tout au long de cette insipide semaine. Comme je l’ai laissé sous-entendre dans un de mes derniers posts, le chaos se dispute à l’angoisse et mes quotidiens sont teintés d’un noir profond. Ne vous y trompez pas : je peux plaisanter, sourire, faire des blagues avec une certaine facétie… Mais si je laisse tomber le masque, si je cesse le flot d’alcool qui permet de me voiler les yeux, et si je me laisse aller à la lucidité, alors la fragilité reprend le dessus et la vanité de toute chose, de toute action et de tout rêve me pousse à suffoquer dans une marée montante que les digues marseillaises ne peuvent protéger. Mon équilibre tenait à la tranquillité de l’esprit dans un travail minable pour me laisser aller dans les excès du reste du monde. Mais lorsque ce fragile équilibre est compromis par une vie professionnelle brutalement agressive, alors Paris la belle devient territoire hostile et ma propre vie, un champ de mines.

Lundi :

Je suis en télétravail mais déjà je sens la pesanteur et l’agressivité de la nétéconomie me tomber sur le coin de la gueule, même à 800 bornes de distance. Incompréhensions, mesquineries : le travail oscille entre froideur et violence. Dans mon feedback de vendredi, j’avais plaidé pour une remise à plat de la situation et j’avais fait part de mon sentiment de malaise. Lundi mon manager me répond « qu’il en a assez de mes jérémiades ». Le ton est donné et s’étale en tartines glacées tout au long des longues heures de la journée. Forcément, tout ce que je produis « ne va pas » et la moindre tentative de dialogue se solde par un « on verra demain ». Je passe l’après midi à travailler aussi consciencieusement que possible, avec le secret désir que l’on m’exfiltre. Toute la journée du dimanche, j’ai refait mon CV sur Monster.

Je laisse glisser la soirée en testant la démo de Battlefield II, et en regardant Elizabethtown en DVD, protégé par le regard inquiet d’une femme attentive. Je sais d’emblée que j’aurai beaucoup de mal à me rendre sur Paris le lendemain.

Mardi :

Cauchemar. Je monte dans le TGV la mort dans l’âme. Le trajet est une plaie, allongé par la neige dans le bassin du rhône. Je ne parviens pas à m’endormir, aussi je me défoule en rédigeant, pour ce blog, un violent pamphlet contre mon boulot dans lequel je dénonce les travers et les aberrations. J’écris également un sketch sur le thème de l’hypocondrie dans le cadre d’un projet suggéré par Régis Taranto.
Arrivé au travail, je diffuse le sketch, qui reçoit un accueil mitigé (« mais je t’avais demandé un concept, pas un sketch ! ») et j’encaisse en pleine tête une journée de nétéconomie aussi longue que pénible. Réunion matinale avec des objectifs annuels délirants fixés froidement. Un moment de pause entre collègues, sur le thème de la Chandeleur, prévu de longue date, est décalé puis annulé. L’ambiance est détestable pour tout le monde.

Pendant la pause de midi, deux nouvelles parviennent cependant à s’extraire de la masse des inutiles :

- l’agent littéraire que j’avais contactée (et qui ne donnait plus signe de vie) est actuellement en pleine lecture de l’Eau sale. Les choses se précisent. J’espère que j’aurai un début de news la semaine prochaine.

- Mon Omega Seamaster est de retour de son long périple en réparation (190 euros, vlan) et semble comme neuve. Ouf, merci AnneSo.

En sortant du taff, je me réfugie au Père Tranquille, d’où je poste mon pamphlet matinal. A la relecture, je réalise que ce genre de texte-défouloir (forcément lu) va me créer un quotidien encore plus pénible à gérer. Je m’autocensure tristement en remettant la publication à plus tard. Pour me consoler, je reprends une pinte de Grimbergen, puis je pars revisiter Paris la nuit, avec un arrêt de circonstance dans ma pizzeria fétiche, que je fréquente depuis que je suis tout piti. Une (modeste) carafe d’un rouge (encore plus modeste) ne parvient pas à gâcher le goût de la succulente Parma. Je sors et je me perds à nouveau dans le noir, brutalement obsédé par Out where the buses don’t run que je voudrais « refaire en mieux ».

Mercredi :

Nouvelle journée de boulot. D’emblée, la rancœur se renifle à plein nez dans l’openspace. Je décide, dans un élan qui m’étonne moi-même, de me jeter à corps perdu dans le travail pour voir si la journée passe plus vite. Stupeur chez mes collègues, qui tentent en vain de me faire sortir de mes rails. En guise de provocation, je décide de travailler toute la journée avec le maillot de l’Olympique de Marseille sur le dos. La recette fonctionne : la matinée glisse comme l’éclair et est illuminée par une nouvelle obsession : m’acheter un appareil photo (j’ai besoin d’effectuer des prises de vue pour les premières écritures de « 75-0X », le polar qui m’agite les neurones). Je jette mon dévolu sur un bridge à 350 euros avant de me souvenir brutalement (j’ai la mémoire sélective) que mon compte en banque serait fermement opposé au concept et que je viens de faire réparer ma montre. J’essaie de m’auto-persuader qu’un achat en trois fois sans frais serait envisageable mais la réalité persiste : la pauvritude est en moi, point barre.

Nouvelle soirée festive chez Régis, où je me retrouve en compagnie d’étudiants (tous JEUNES) qui sont dans une école pour devenir futurs interprètes de l’ONU. Tout le monde parle, rigole, danse et mange en allemand. Ne comprenant pas la langue, mais séduit par l’ambiance résolument gaie, je communique en remplissant et en vidant soigneusement mon verre. Je note que c’est au moment où arrive la très belle Ludovica (Italie), que Régis me pousse à une série de parties de mini ping-pong, sport où je suis aussi mauvais que dans tout autre. Après une vingtaine de défaites consécutives sous le regard (indifférent) de la demoiselle, je décide que mon humiliation est suffisante et je pars me consoler en assistant à l’ouverture d’une bouteille de Mouton Cadet.

Jeudi :

Un putain de mal de crâne me rappelle que je vieillis et que je digère moins bien l’alcool qu’auparavant. Au boulot, la tension a laissé sa place à la lassitude. Je tente de négocier un traité de zen avec mon manager, qui me décharge de la plupart de mes fonctions pour me demander de l’écriture intensive. Ouf.
Je bave toujours devant les appareils photos et je pleure toujours devant mon compte en banque. Dans un creux au milieu de l’activité intensive, je me connecte sur MSN et je vois qu’Hervé est en ligne. Je réalise alors que je suis incapable de lui parler, que j’aurais trop peur de flinguer son bonheur tout neuf dans mon état actuel de dépression avancée. J’ai aussi l’impression que si je suis un peu honnête deux minutes, j’ai surtout peur qu’il m’explose sa joie de vivre à la figure et qu’il m’annonce que tout va bien et que le bonheur est total là où j’ai un peu la sensation de mourir vivant dans mes heures parisiennes.

Le cœur un peu gros, je me déconnecte.

Le TGV prend son temps, a déjà plus d’une heure de retard. Somnolent, je rédige ce petit billet sans grand intérêt et j’alterne avec quelques pages du dernier Ken Bruen, mon modèle en écriture de polars. Je ne sais pas quand je serai chez moi. Tout ce que je sais, c’est que Paris s’éloigne et que je me sens un petit peu moins mort. Je me sens redevenir ce que j’étais il y a encore une poignée de jours.

Juste moi, juste fragile.