En fuite
Gare de Lyon je regarde les gens qui défilent, les valises qui roulent, les pigeons qui sautillent. Assis sur les marches du grand escalier qui remonte vers le train bleu, je devine dans les regards et dans les élans que les gens sont pareils à moi. En fuite.
La nétéconomie m’a fait du mal, cette semaine. Mercredi soir, j’ai osé mettre noir sur blanc mes quelques revendications sur les nombreuses carences de l’entreprise à mon égard. Des choses sans importance et inutiles, si on s'y attarde un instant. Dans le détail, des légèretés. Mon contrat, qui n’est pas à jour, le refus silencieux de me payer le train pour mes Marseille-Paris, les nombreux dysfonctionnements de mon service, chaque jour un peu plus déplorables. Au terme de l'entretien, j’ai reçu un discours moralisateur sur les grands challenges de cette année. La motivation qu’on m’a donnée pour m’inciter à travailler ? « Ca fera bien sur ton CV » quand tu partiras.
Ce matin, ma chef bien-aimée s’est amusée à passer en revue quelques unes de mes inconsistances, relevant quelques erreurs dans mes tâches régulières et surveillant soudain (et pour la première fois en trois ans) mon emploi du temps.
C’est peut-être de bonne guerre, je ne sais pas. Mais ça m’a fait mal. Surtout en ce moment, où j’ai de plus en plus de mal à rassembler assez de bribes de réalité pour m’y maintenir une journée entière. Cela m’a fait mal, oui. Regard froid et ton sec. Je me demande s’il y a une école pour ça. Pour switcher en mode cassant et désagréable. Je me demande combien de temps cela prend ?
Cela m’a fait mal. Pas assez toutefois. Pas assez pour réveiller assez de colère et me faire partir. Pas assez pour tenter de dénicher des piges, comme un chien affamé qui fait les poubelles, qui frappe à toutes les portes. Pas assez pour refaire mon CV. Pas assez pour déclencher ce changement de vie salutaire que mes proches me pressent d’accomplir. Pas assez pour rêver.
Je suis parti à 14h, sac sur le dos.
Gare de Lyon, j’erre dans les halls en attendant que le train pour Marseille soit annoncé. Je n’ai plus d’argent depuis 10 jours mais j’en dépense quand même… Warren Ellis, Ken Bruen… Besoin de plonger dans le cauchemar des autres. Salle Méditerranée, je regarde derrière-moi, comme si j’étais suivi. Comme si on me voulait du mal. Comme si la nétéconomie avait encore un pouvoir sur moi, en dépit de mon RTT, en dépit des quelques stations de métro qui nous séparent. Je suis en fuite et ils ne me rattraperont pas. Pas aujourd'hui en tout cas.
J'ai peur et sans me lever je me cache dans la foule qui danse et qui dessine des mouvements. Je m’y noie dans un urgent désir de protection. A l'intérieur, j'y croise des visages qui sont d’autres visages.
Je vois des gens que je connais. Je vois des gens que j’ai envie de croiser. Des gens qui m’aiment, je crois. Des gens qui me font du mal, parfois, mais parce qu’ils ont peur pour moi, d’un certain point de vue. Des gens qui espèrent que je ne vais pas finir mes jours dans la nétéconomie.
Dans les visages je vois Mr M. et je vois Régis et je vois Elise que je ne reverrai plus et je vois ma voisine de table au restaurant qui racontait ses rendez-vous Meetic à un ami qui rêve de la sauter mais qui se tait et qui écoute en compatissant et à rêver que son histoire finira comme When Harry Meet Sally sauf qu’il a compris, déjà, que ça n’arrivera pas, et je pense à cette rouquine croisée dans le métro, hier, qui racontait qu’elle sortait d’un casting et qui disait que c’était pas facile depuis l’arrêt de Femmes de Loi mais qu’elle ne voulait pas faire de pub parce que les castings sont insupportables, on est toutes là à se dévisager et ça pue et je ne sais pas ce que je vais faire ensuite, ohlala. Je ne sais pas pourquoi je pense à eux.
Je pense à eux comme je pensais à Renaud, hier soir, non loin de cet appartement où il affrontait le départ de Laure à grands verres de Téquila frappée
Je pense à Hervé qui est heureux et je pense à Eric qui est en transition et je pense que je m’éloigne et que je n’y peux rien, que je n’arrive pas à faire autrement.
Gare de Lyon un clochard avance à petit pas. Il a enfilé un gant sur son pied droit. Son pied gauche est nu, boursouflé, cloqué.
Hier soir la nétéconomie a publié un communiqué de presse. Chiffres en nette hausse par rapport à l’année dernière. Les actionnaires sont ravis.
Mon train est annoncé.
Tout va bien.
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