Ken Bruen est un excellent petit filou
Mais ne vous y trompez pas, hein ? J'adore les petits filous.
Le truc, c'est que je viens de finir le dernier Ken Bruen paru en poche (Le Dramaturge) et je constate que Ken Bruen, au moins dans son cycle consacré aux enquêtes du Détective Jack Taylor, commence vraiment à utiliser les mêmes fils de narration, un peu trop bien rôdés.
Delirium Tremens, Toxic Blues, Le Martyre des Magdalènes, Le Dramaturge... Si le voyage en Irlande est toujours aussi séduisant, on aimerait parfois que le héros se décide à s'intéresser un tout petit peu aux enquêtes qu'il mène, plutôt qu'à sa mère, au temps qu'il fait, Cathy l'ex punkette, Ann, la météo en Irlande, et la sentinelle qui fait le pied de grue dans son bar favori.
Pour ceux qui ne savent pas de quoi je parle, je vous épargne le voyage vers wikipedia :
Ken Bruen est un écrivain irlandais de romans policiers. Il est né en 1951 à Galway.
Après des études au St. Joseph’s College à Galway puis à Trinity College à Dublin où il devient docteur en métaphysique, ken Bruen se mit à voyager beaucoup, enseignant l’anglais dans de nombreux pays d’Afrique, d’Asie du sud-est et d’Amérique du Sud. Il fit même un séjour très éprouvant en prison au Brésil.
De retour en Irlande il se fixe dans sa ville natale et écrit des romans noirs.
Bruen mène deux séries de front :
- La première se déroule autour d’un personnage central, Jack Taylor, ancien policier viré pour alcoolisme reconverti en tant que détective privé et qui se déroule à Galway. Il profite de cette série pour faire un tableau plutôt sombre de la société irlandaise.
- L’autre série met en scène les inspecteurs Roberts & Brant. Cette série se veut en partie un hommage au 87e precint de Ed McBain
Depuis quelques années, donc, j'avoue que j'ai plaisir à parcourir les allées de Galway en compagnie de Jack Taylor. Pour ne rien vous cacher, depuis que l'idée de commettre un polar qui me taraude depuis quelques mois est aussi liée à ma découverte de cet auteur et à son style ultra personnel.
Mais j'aimerais également éviter de tomber dans ses travers.
Jack Taylor est un personnage réellement intéressant. Oubliez le détective privé à la Philippe Marlowe dans son bureau enfumé avec la secrétaire sexy qui risque d'exploser son corsage à chaque respiration : le detective made in Ken Bruen est nettement plus brut de décoffrage.
Radié de la police pour alcoolisme (et il faut faire fort en Irlande) Jack Taylor traine sa carcasse d'une cinquantaine d'années dans les Pubs et les allées sombres de Galway. Il n'est jamais véritablement "engagé" par des clients et se retrouve bien plus "embarqué" dans des histoires plus ou moins sordides.
Ce qui attrape le lecteur très rapidement dans un Jack Taylor, c'est le style narratif à la première personne, comme si le personnage tenait un journal intime et scrupuleux de ses moindres faits et gestes. Il enfile un Jean, il fait sa liste de courses, il visite telle rue dans laquelle il y a tel magasin, il écoute Emily-Lou Harris, il évite sa mère, il écoute la radio et commente intérieurement le référendum irlandais pour l'adhésion à la communauté européenne ou l'invasion de l'Irak par les troupes américaines, il rencontre une femme, parfois, la perd souvent.
Et il boit.
Et il arrête de boire.
Et il se remet à boire.
Et il sniffe.
Et il boit.
Et il se réveille, des fois.
Le lecteur opère alors une plongée intéressante dans la vie d'un personnage réfléchi et très cultivé, qui parsème ses réflexions de citations, de paroles de chansons, et qui traverse son enquête comme un touriste.
Mais c'est là qu'un problème se pose : parce qu'au fil des romans et au fil des beuveries, le système s'essouffle. Si l'auteur est aussi disert pour nous dévoiler la garde robe du personnage et sa lecture du moment, c'est parce que l'intéressé est finalement assez mou du genou pour résoudre les enquêtes. En général, Jack Taylor suit l'histoire, de plus ou moins loin, et il est le plus souvent en train de cuver sa bibine au moment où les choses se passent. La scène typique d'un Ken Bruen consiste à voir le personnage sortir mollement de son coma éthylique pour découvrir que le suspect principal est mort depuis 3 jours.
Et de se rendormir.
Ken Bruen est donc un petit filou, car il propose de suivre une enquête avec un guide touristique tout à fait passionnant, mais qui assiste aux scènes plus qu'il ne les déclenche.
Ne vous y trompez pas : j'adore Ken Bruen, j'adore Jack Taylor. Le style est fluide, court, percutant. On a envie de lire, envie de poursuivre, envie de savoir. Mais c'est frustrant, souvent, d'être exclu d'un enquête par quelqu'un qui signe des polars. On peut regarder mais pas toucher. Aucune chance de comprendre avant la fin, car le héros est tellement à l'ouest de ce qui se passe qu'il serait bien en peine de comprendre quoi que ce soit.
Après, je me demande dans quelle mesure l'auteur utilise cet effet pour obtenir la proximité du lecteur, et à quoi ressemblerait la série de romans si Jack se décidait parfois à faire quelque chose plutôt que d'attendre patiemment que les méchants se tuent entre eux et qu'il puisse considérer l'affaire comme résolue.
Va falloir que je cogite sérieusement sur ce que je m'apprête à faire.
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