L'Eau Sale
12mai/100

Voici venir la belle Ophelie…

Surplombant la colline rocailleuse et étendant son ombre sur le versant, la maison est chauffée à blanc par le soleil de l’après midi. Ce n’est pas vraiment une maison, à vrai dire. Plutôt une large bâtisse en pierre grise et irrégulière, évoquant davantage une bergerie ou un endroit où entreposer du bois sec. Le toit est une pente légère de pierre et d’ardoise qui reflète la lumière brute du soleil et se termine sur une gouttière de fortune. Une large ouverture,assez grande pour laisser passer trois ou quatre hommes de front, tient lieu de porte ; fermée par un vaste panneau de bois vermoulu. Il n’y a pas de fenêtre, seuls les interstices entre les pierres mal taillées laissent passer la lumière en de multiples endroits. Depuis le bas de la colline je contemple la bâtisse. Peu importe son aspect, peu importe que ce soit la dernière des ruines, c’est une maison. C’est ma maison.

Je tourne dans le lit et je me réveille. Immédiate, la douleur s'insinue dans mon système nerveux. Je sais que je ne me rendormirai plus. Trop de bruit dehors, la pluie qui cascade et qui s'écroule. La main sur la poitrine, entre froid et torpeur, je mesure le mal qui s’intéresse à moi. Je cherche l'heure sur le côté, j'allume le réveil. 1:40 in the dark. Transi de fatigue, j'étouffe une plainte : je retourne sur Paris dans quelques heures, après un mois d'absence.  Réveil prévu à 5h15 pour train à 6h28. Ensuite, en route pour une journée de travail. Mais tout ceci est encore trop flou pour que j'en comprenne le sens. Tout ce qui compte c'est que je suis allongé là, fiévreux, éveillé, mal au delà des mots.

En cet instant précis de mon insipide existence, le poids qui m’écrase est plus fort que tout ce que j’ai connu jusque lors. Epuisé d’une fatigue qui ne m’endort pas, je laisse les sombres lames m’écarteler en silence. Les minutes déroulent leur chute et installent la torpeur. J’aimerais pleurer mais les larmes s’y refusent. Je voudrais cesser de vivre et de souffrir, maintenant, immédiatement.

C'est un de ces moments où je me dis que cela ne sert à rien. Que rien ne sert à rien. Que la souffrance est une compagne lucide qui devrait nous ouvrir les yeux que nous nous acharnons à conserver clos.

Mais cet acharnement n'a pas de sens. Ni lui ni les battement de coeur qui se succèdent sans raison dans ma poitrine. Rien n'a le moindre sens.

Je vais mourir. Vous allez mourir. Il n’y a aucune divinité au dessus de nos têtes susceptible de nous ouvrir les portes d’un club heureux spécialisé dans les « After » après une nuit de débauche en boîte de nuit. Il n’y a pas de réincarnation, pas de kickback flippeuresque qui renverrait votre bille d’acier sur le plateau de jeu pour un tour supplémentaire après une chute hasardeuse.

Il n’y a rien.

Rien.

Je vais mourir, vous allez mourir, tous ceux que vous connaissez vont mourir.

Tous, sans exception. Vos parents, vos amants, vos enfants.
Tous.

Mourir.
Mais avant, avant, ils vont souffrir.
Pour rien.

Je me retourne dans le lit et je remets l’oreiller en place. Dehors, la pluie du sud martèle le toit de l’hôpital. Et dans l’hôpital les gens souffrent et les gens meurent et les gens se soignent pour mieux mourir plus tard.

Les pieds dans la poussière, j’avance le long du sentier qui serpente en direction de la maison. C’est un chemin caillouteux, probablement le lit d’un ruisseau asséché, qui suit méandres et détours pour les quelques dizaines de mètres qui me séparent du sommet. Sans me poser la moindre question, j'avance. Je marche, un pas après l’autre, dans une absence de pensée qui ne me ressemble pas. Je marche sous ce soleil de plomb qui écrase tout, qui a brûlé l’herbe et les arbres, qui s’acharne désormais sur moi sans que je n'en ressente la moindre morsure. La chaleur accable, la chaleur incendie et la chaleur dévaste. La chaleur glisse sur ma peau comme une simple gouttelette d'eau. J'avance.
Tout en haut, la maison me regarde, la maison m’attend.

Et moi, dans le lit, tout ce que je veux, tout ce à quoi j’aspire, c’est.

Mourir.

Accepter.

Faire preuve d’intelligence, peut-être ?

La mort, on en parle souvent comme d’une impossibilité latente alors qu’il s’agit de la plus inévitable des évidences.

« Quoi ? Il est mort ? Non, c’est pas possible, je lui ai parlé encore avant-hier. Tu déconnes, il peut pas être mort, on a rendez-vous pour aller au ciné, demain… »

La mort, c’est cette froide certitude, tellement ancrée en nous qu’elle en devient impossible. C’est cette entité si familière et pourtant suffisamment étrangère pour qu’on ne se résolve pas à l’accepter comme la plus élémentaire des évidences.

Ca va arriver. Vous comprenez ? Ca VA arriver. Tout de suite, tout à l’heure, demain.

Et toute cette énergie déployée au quotidien pour se vider la tête de cette idée est vaine et futile. Les travaux que l’on fait dans sa maison, la peur de ne pas pouvoir payer ses impôts, les engueulades sur la vaisselle pas faite, la crainte de la sanction, les coups de reins ravageurs : rien n’a la moindre utilité au regard de la mort.

Pas de Dieu, pas de jugement, tout semble être équivalent à tout. Aider un vieillard dans la rue ou le  tabasser à coup de clé anglaise... Qu’est-ce que ça change ? N'est-ce pas ce que disait Selby dans le Démon, en poussant des inconnus sous les rails du métro ? Une fois mort, les bonnes actions ne seront pas récompensées, les mauvaises ne seront pas châtiées. Aucune vierge n’attend les kamikazes de la survie que nous sommes tous, aucun jardin paisible ne viendra consoler nos âmes. Il n’y aura rien. Un sommeil sans rêves dont nul n’est jamais revenu, comme le disait si bien le Prince du Danemark en ses heures bavardes.

Alors ? Alors dans cette absence de jugement, dans cette image plane d’une équivalence absolue, accepter de souffrir, accepter les contraintes, ne pas se rebeller contre les souffrances multiples que l’on s’inflige seul, c’est la plus grande trahison que l’on puisse faire à sa propre espèce.

Il pleut toujours et je serre l’oreiller contre moi. Je suis dans cet instant précis où la peur bascule, où les certitudes changent de camp. Je suis davantage effrayé de la vie que de la mort..

Alors ? Alors je suis le sentier, étonné de constater que quelques plantes poussent malgré tout sur le bord du chemin. Quelques touffes d’herbe, quelques orties. Des clématites, des pissenlits. Et des fleurs violettes dont je ne connais pas le nom. Certaines ont même poussé au beau milieu du chemin, s’insinuant entre des pierres, narguant la poussière. Fièrement dressées sous le soleil, elles sont la vie inutile qui se bat, qui se débat dans son illogique instinct, rebelle, éphémère. Je ne comprends pas pourquoi cela me met autant en colère. Je pourrais les écraser du pied, les arracher. Ce serait en pure perte. Je continue mon chemin.

La pluie tombe et je regarde le plafond et je cherche à me souvenir mais je ne me souviens plus de ce que disait Sophocle. Quelque chose qui ressemblait à : « La meilleure chose qui puisse arriver à l’homme, c’est de ne jamais naître ». Et je n'ai jamais lu Sophocle mais Woody Allen en parle dans un film et si j'arrête de respirer je ne verrai plus jamais un film de Woody Allen et cette pensée me rend triste aussi j'écoute un peu plus fort la femme qui respire à côté de moi et j'essaie de ne pas trop l'écouter pour me laisser encore un peu de choix.

Dans le lit je regarde ma vie, parsemée d’impossibilités, d’insatisfactions et de frustrations. Des douleurs accumulées, des strates de souffrance qui construisent un ego. Alors on peut lui donner de jolis noms, genre « écorché vif », « angoissé de la vie », « âme tourmentée »… Mais il n’y a là que de la douleur amassée, compressée en une masse insupportable de mal-être qui appelle, qui supplie, qui prie pour l’extinction des feux. La nuit coule sur moi et je respire sans parvenir à arrêter ce mouvement mécanique qui ne signifie rien d'autre qu'une mauvaise manie. De l'air, du vent. Rien de très important.

Et je bute sur une pierre et je me fais mal à la cheville et je poursuis ma route. La maison est là, de plus en plus proche. Le soleil me fait mal aux yeux, je mets ma main en coupe en direction de la bâtisse. De plus en plus, j’en distingue les détails, les pierres fendues et les tuiles cassées. Elle me ressemble, à la fois ébréchée, vide et battue par les vents, mais aussi solide et tenant toujours debout en dépit de toute logique.

Pour rien.

La pluie tombe sur Marseille, je me délabre dans le temps qui passe. La maladie, toujours présente, invite au questionnement. Est-ce que je tombe malade par hasard ? Est-ce que je délivre un message de lassitude en regard de ma petite existence ? Et les gens qui m’aiment m’envoient des messages auxquels je ne sais pas répondre.

« S’accrocher ». « Tenir bon ». « Courage. »

Mais pourquoi ?

Pourquoi ?

Qu’ai-je fait de ces 36 années à part me cacher, attendre, rêver et faire souffrir ? Qu’ai-je pu apporter à ce monde ? En quoi mon existence a-t-elle pu influer en bien sur quoi que ce soit ? Textes refusés, travail insipide, élans brisés… Voilà tout ce que j’aurai toujours été capable de produire, un sordide bilan comptable de dilettante, plein de bonnes intentions mais sans jamais, jamais, jamais, la moindre réalisation.

Alors.

A quoi bon lutter ? Cela servirait à quoi ? Prolonger l’agonie ? Putain.

La maison est toute proche, j’atteins le haut de la colline. Ici tout n’est que poussière et aridité et bla bla bla. La vérité c’est qu’il n’y a rien. Rien de plus ici qu’en bas. Rien à voir, rien à faire, rien à ressentir.  Juste un trajet à accomplir. Point A, Point B, sans en ressortir indemne. Le soleil a brûlé ma peau, il y a des cloques sur mes avant bras. Je réalise que cela fait très longtemps que je marche. Des heures, des jours peut-être. Peau noircie et endommagée, lèvres totalement sèches, je ne tiens presque plus debout. Je pense à la tombe sans nom à côté de celle d'Arch Stanton. Je n’ai pas soif.

Je m’accroche à l’oreiller. Mon corps dérape, ne répond plus comme il le devrait. Je ne peux plus marcher comme avant, je ne peux plus vivre comme avant. Je ne sais même plus dormir. La pluie qui me berçait quand j’étais gamin me réveille et me maintient éveillé. Le sommeil se dérobe, fuit, refuse. Je suis dans ce monde de frontière, dans cette transition tortueuse qui sépare la nuit du jour, les morts des vivants.

Et à côté de moi une femme respire et dort et je sais que je ne vais pas mourir cette nuit, en dépit de l’envie, en dépit du besoin, en dépit de toutes les lâchetés et de tous les courages. Je ne vais pas mourir cette nuit et j'en suis heureux et j’en suis d’une tristesse absolue.  Je prolonge l’agonie, comme tout le monde, comme nous tous. Je vais passer mes journées à « me distraire » (de quoi ?) ou à chercher à « m’accomplir » en faisant semblant de croire que cela fait encore partie du champ des possibles.

4h54. Le réveil va bientôt sonner et la pluie ne décolère pas.  Bientôt l’appartement dans l’obscurité, une douche rapide, vérifier que les affaires sont là, billets de train, stylos, carnet, ordi, chargeur, bouquin, clés.
Cela fait un mois que je suis en arrêt maladie, un mois que je n’ai plus revu Paris.

Les rues seront belles mais je ne pourrai plus y marcher.
Les amis seront inquiets et je ne saurai pas comment les rassurer.
Le médecin ne saura pas quoi me dire et me donnera de nouveaux tests à effectuer.
Le travail sera insipide et on me demandera une fois encore combien de temps je compte y rester.

Le réveil va sonner.

Alors je me retourne et je suis en face de ma maison. Le soleil s’acharne sur son toit et sur ses murs. L’ensemble dégage une très forte odeur de chaleur, comme si la bâtisse tout entière s’apprêtait à fondre, à couler au sol et se répandre sur la colline, suivre les méandres du sentier , revenir au début et se perdre, ailleurs, loin.
Mais la Maison reste debout, face à moi. Elle est patiente, docile. Je pose une main bien à plat sur l’un des murs rugueux, saturé de soleil. Je ne sais pas ce que j’attends de ce geste. Une brûlure ? Une communion ? Je touche ma maison et ma maison me touche et tout ce que je pouvais espérer, tout ce en quoi je pouvais encore croire, plus rien n’a d’importance parce que ce contact est une réponse comme une autre, une façon de comprendre sans rien avoir à expliquer, et parce qu’inévitablement, évidemment, la pierre est.

Froide.

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«Mieux vaut cent fois n'être pas né ; mais s'il nous faut voir le jour, le moindre mal est de s'en retourner là d'où l'on vient.»
Sophocle

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«Être, ou ne pas être, c’est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte ?

Mourir.., dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur.

Mourir.., dormir, dormir... peut-être rêver ? Oui, là est l’embarras. Car quels rêves peuvent-ils nous venir dans ce sommeil de mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter. C’est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d’une si longue existence.

Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, l’insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes, s’il pouvait en être quitte avec un simple coup de poignard ? Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d’où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ?

Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d’action...

Taisons-nous, maintenant! Voici venir la belle Ophélie..."

About Olivier F. Thomas

L'auteur. A ce jour, plus célèbre pour sa mauvaise humeur et son spleen que pour ses écrits. Parisien pur et dur, délocalisé dans le sud pour cause de coup de foudre, il apprend patiemment le mal de vivre aux palmiers. L'eau sale, roman tordu en cours d'écriture, est son quatrième ouvrage.
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