Lettre de refus : voir grand
« Ouais, l’eau sale a bien changé, mais la seconde partie est toujours un peu trop longue, tu devrais… »
Je regarde Eric et Eric se tait.
Je sais qu’il a raison, que certains passages du toit pourraient être supprimés, allégés, refondus, etc. Mais il sait comme moi que ces mots, j’aimerais que ce soit un éditeur qui les prononce. Et pas n’importe lequel : celui pour lequel j’ai eu un gros coup de cœur il y a quelques semaines… Après la fin de non-recevoir de chez Grasset, en avril, je n’ai envoyé le texte qu’à lui, de toute manière.
Sont vraiment des enculés, chez Grasset, quand même, quand on y pense. Okay c'est une grande maision, respectable et tout ça, okay je suis un petit-rien-du-tout et eux ils brassent les stars... Mais quand même... Je leur tartine deux pages sur le thème : dites moi que c’est de la merde si vous voulez mais DITES-LE, appelez-moi, envoyez-moi un mail, mettez moi un mot sur un post-it, sur un bout de nappe de restaurant, tout ce que vous voulez, mais par pitié ne m’envoyez moi cette sempiternelle lettre de refus à la con, formatée, prémâchée et prévomie.
Evidemment, ils m’ont envoyé la lettre à la con. Point barre.
Vraiment des enculés, ouais.
J’arrive pas à comprendre, d’ailleurs. Le gars qui a lu ma lettre, il s’est dit quoi ? Tiens, je vais bien le baiser, je vais lui envoyer la lettre qu’il ne veut pas recevoir. Et le plus marrant, c’est que ce mec, il m’en a collé deux dans l’enveloppe, pour que je saisisse bien le message. « Tiens, ça t’apprendra le respect, gamin ».
Franchement…
Le plus flippant, c’est que j’ai reçu le refus de Grasset moins de 15 jours après avoir envoyé le roman. Bon, vous me direz, si c’est pour envoyer une photocopie merdique, y’a pas besoin de deux semaines, et vous aurez raison.
Mais quand même… J’aimerais bien rencontrer le gars qui m’en envoyé ces lettres. Parce qu’attention, qu’il ait pas aimé, ça ne me pose aucun souci. C’est le jeu ma pauvre Lucette : le gars il recoit des dizaines de manuscrits par jour, il doit en choisir, quoi, un par mois, et je ne doute pas une seconde que l’on puisse trouver mieux que l’Eau sale sur le marché, surtout pour une Maison qui se la pète, comme Grasset. Sur ça, pas de problème, je connais les règles et les stats. Mais que je lui en fasse deux pages pour lui dire « pitiééééééééééé, pas la lettre de refus photocopiée sivouplééééééééééé », et que le gars il m’en colle deux dans l’enveloppe, faut quand même qu’il ait un putain de self control, quoi.
Whatever.
Je suis content qu’ils m’aient jeté, car ça m’a permis une rencontre assez improbable, frappée sous le sceau du chiffre Treize. Et je pense que même si eux n’aiment pas la saveur inimitable de l’eau sale, ils sauront me le dire autrement qu’avec une photocopie merdique.
Ou alors, au moins, j’espère qu’elle sera rédigée en anglais. A la Selby. Ce serait cool, non ? Des lettres de refus qui seraient rédigées par des grands auteurs.
On se ferait jeter par Tennessee Williams :
La nuit où j'ai lu l'eau sale, l'orage grondait sur la maison. Brick tenait le manuscrit sans ses mains, les boys derrière lui secouaient leurs maracas. Dans l'eau sale il y avait des histoires de famille et de la folie et de l'alcool, et j'aimais ça. Mais c'est en vain que j'y ai cherché des boys avec des Maracas. C'est fondamental, tu sais. Tu peux parler de tout, de la vie, de la mort, pourquoi pas des femmes. Mais il faut que tu parles surtout des Boys et des maracas, crois-en un vieux crocodile. Alors continue ton chemin, fils. Et vas voir la vieille Daisy, elle te fera goûter un rhum qui te rendra meilleur avec le temps. Ah oui, mets toi tout nu, aussi."
Ou par Easton-Ellis :
Du coin de l'oeil, j'ai vu Blair en train de lire ton truc. Elle s’est installée au bord de la piscine et a commencé à tourner les pages, en regardant le palmier comme si elle y voyait autre chose. De temps en temps, Blair reprenait un comprimé de Vicodin, semblait se concentrer sur les pages, puis relevait la tête tout en continuant de les tourner machinalement. Finalement, elle s’est penchée vers le ciel en mâchant nerveusement son comprimé comme s'il s'agissait d'un chewing-gum. Blair se tourne vers moi, me fait un geste pour me réclamer un Maï-Taï. En fait, son geste est anonyme, mais je comprends ce qu'elle veut. Je comprends toujours ce qu'elle veut. C'est comme ça. Quand je reviens avec le verre, elle est penchée sur le côté, toujours les pieds dans la piscine. Elle chuchote quelques mots à l'oreille d'un type qui ressemble à Christian Bale. Ils me regardent tous les deux. Ils rient. Le manuscrit flotte dans la piscine. Il finit par couler. Blair me dit : "hey". Je réponds : "quoi ?" Blair me répond : "non, rien."
Ou se faire achever par Selby :
Alors je prends ton truc, là, ton gros tas de feuilles, et je les tourne et je les tourne et j'ai beau les tourner je n'y trouve rien et RIEN mais alors RIEN, alors je soupire et je me demande et je me dis et je tourne encore les pages et je me dis que j'aimerais y voir quelque chose, une lueur de talent mais il n'y a rien et cela me fait mal et je décide que non, que cela ne doit pas me faire mal, car c'est ta merde, ce n'est pas la mienne, et brutalement je me sens vexé, choqué, et je t'en veux de me faire lire un truc aussi POURRI et plein de ta MERDE ET DE TON VOMI de petit auteur tout petit qui fait sa branlette sur ses feuilles en rêvant qu'il est quelqu'un alors qu'il N'EST PERSONNE, UNE ABSENCE D'HUMAIN QUI VOUDRAIT ME TOUCHER ET ME RECOUVRIR mais QUI EN EST INCAPABLE COMME UN PUCEAU DEVANT UNE PUTE TROP MOLLE, et je jette le gros tas de feuilles, je le jette et je le déchire et je pisse dessus, je pisse tout ce que je sais pour le noyer, pour le rendre sale comme il devrait être, et plus j'y pense et plus j'y pense et plus je me dis que non, je n'ai pas trop aimé ton livre.
En tout cas, ce sera toujours mieux que les photocopies à la con.
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