L'Eau Sale

Chapitre un

Je rentre.

Peu importe où je suis allé, peu importent les ruses pour tromper la journée. Peu importe le temps passé sur les trottoirs à me donner des prétextes, des excuses, pour retarder sans cesse le moment du retour. Peu importent les jours, les mois passés à refuser de voir, à poursuivre la folie de vouloir croire.

Je rentre.

Je n’ai pas compté les heures d’errance dans la tristesse de cette fin d’été. Un pas après l’autre, j’ai simplement pris soin d’amasser assez de distance pour échapper à ton sillage. Au fil des rues, je rejoue la scène. Je me dis que, peut-être, j’aurais pu. Sans doute, j’aurais pu. J’aurais pu rester dans l’appartement, t’attendre sur le canapé, répéter dans le vide. J’aurais pu guetter tes pas dans l’escalier, entendre les portes de l’ascenseur, cesser de respirer en entendant la clé tourner dans la serrure.

J’aurais pu mais je ne suis pas assez fort pour cela, pas assez fort pour contempler ton regard blessé. Ou pire, triomphant peut-être.

J’ai déserté le champ de bataille, j’ai fui, direction la rue, les rues, au hasard.

D’un regard oblique sur l’horloge de la pharmacie, j’évalue. Du temps, toi, tu en as eu bien assez. Je t’ai laissé ce qu’il fallait, assez pour quitter ton travail, prendre ton bus, rentrer à la maison. Du square à la voie ferrée, je me suis répété que je devais te laisser du temps, te laisser une chance. À chaque pas je reculais, à chaque carrefour je te tournais le dos, jusqu’à ce que le soleil décline, jusqu’à ce que je n’aie plus assez d’endroits d’où je puisse m’éloigner.

Je rentre.

Je regarde le ciel, je regarde l’immeuble, je me demande. Le jour s’achève, s’écroule quelque part, ailleurs. Je défie l’immeuble, je baisse les yeux. J’ai trop peur de savoir, trop peur d’avoir raison. Alors, sans regarder, je tente juste d’espérer : notre étage, le dernier, les fenêtres, éteintes ou allumées ?

En face, sur le trottoir, je suis ridicule. D’un revers de bras, j’efface un peu de sueur qui coule sur mon front et ma main s’attarde sur mes yeux. Je ne vois plus rien, je me cache. Devant le feu rouge, pauvre statue tremblante, j’hésite, je conjugue mes peut-être. Peut-être que tu seras là. Peut-être que tu me demanderas pourquoi je rentre seulement maintenant. Peut-être que tu voudras savoir où j’étais. Peut-être que tu seras en colère, peut-être que tu me diras que j’aurais pu prévenir, que tu étais inquiète, merde. Et je ne dirai rien. Je sourirai dans le vide, j’irai voir ce que tu as vu.

Le soleil couchant glisse entre les immeubles. Mon ombre grandit devant moi, s’étale jusqu’à la porte d’entrée. Je suis dans la rue, juste devant le passage piéton délavé par les années. Entre mes doigts écartés, je regarde le bonhomme vert qui me dit que je peux traverser. Je regarde, je ne vois rien.

Tu ne seras pas rentrée.

Je pourrais repartir, je pourrais ne jamais revenir. J’ai peur de ce que j’ai fait, peur de ce qui va suivre. J’ai mis ta vie par terre, mais c’est la mienne qui est détruite. Alors je ressasse, je décline, je conjugue encore.

Peut-être que tu es là-haut, à attendre que je rentre. Peut-être que tu prends une douche, que l’eau coule le long de tes cheveux. Peut-être que tu te sers un verre en regardant l’heure. Peut-être que je te manque, au moins un peu.

Je rentre. J’enlève ma main, je garde la tête baissée. J’ignore la fenêtre, j’ignore le balcon, j’ignore le petit bonhomme qui est repassé au rouge puis à nouveau au vert. Un pas en avant, le premier. Je ne sais pas d’où vient le courage, je ne sais pas ce qui clôt les débats. J’enjambe la sécheresse exhalée des caniveaux et sans regarder, je traverse. Je longe quelques mètres de bitume. Un pas, un autre, encore un autre sur le trottoir. L’immeuble m’accueille dans son ombre portée. Quelques marches mènent à la porte, massive, métallique. Sur le côté, le code. Bourdonnement, serrure électrique, porte tirée, ouverte sur le noir, gueule béante de quotidien.

Je rentre.

Derrière moi l’extérieur se referme, grince sur la fin, claque.

Le corridor m’accueille de sa puanteur poisseuse, odeur de pénombre et d’oubli. La chaleur, elle, est dans le fond du couloir. Dans sa propre obscurité, elle hume, renifle, savoure. Elle, au moins, m’attend.

Je passe à nouveau une main sur mon front. Ma chemise est trempée, plaquée contre mon dos, la sueur roule en fines larmes odorantes.

Je rentre.

Je rentre et tout, alors, devient quotidien. Tout se résume aux gestes machinaux et aux œillères ordinaires. Ne pas allumer la lumière, laisser les boîtes aux lettres dans le noir, ne pas m’approcher, ne pas me pencher, ne pas vérifier si oui ou non tu es passée prendre le courrier que j’ai laissé, exprès. Juste passer devant, sans respirer sans regarder sans demander. Se contenter de rentrer chez nous, à l’intérieur de moi, à l’abri, au froid.

À chaque pas mes yeux s’habituent et percent l’obscurité. J’aperçois, presque par accident, tout ce qui me lie encore au réel. Le couloir ouvert sur un mégot écrasé et le décor qui s’enchaîne : extincteur, papier peint déchiré, petits carreaux, plinthes noircies, ta mère sale pute, une poussette.

Je rentre.

Dans la pénombre, le bouton de la minuterie. Je n’allume pas, je me cache. Le quotidien réchauffé, surchauffé, révèle ses fausses sorties : l’escalier, l’ascenseur, l’entrée des caves, sur le côté, toutes ces issues que je pourrais prendre pour aller ailleurs.

Mais ailleurs, je n’y vais pas. Je reste sur les rails de ton train fantôme. Je me regarde me déplacer au ralenti dans une atmosphère de sueur locative et d’eau de javel mal diluée. Loin là-bas, derrière mes lunettes, l’escalier. J’avance. Longer le local à poubelles, passer devant l’ascenseur. Ne pas le prendre, non, non, faire durer. Arriver au pied de l’escalier. Regarder, sentir. Les marches sont presque impatientes, à peine visibles dans l’obscurité. J’ai envie de faire demi-tour. J’avance.

Une première marche. Chaussettes humides sur les pieds, rampe collante sous main poisseuse. Rentrer chez moi, comme chaque soir, comme toujours. Rentrer chez nous. Te retrouver là-haut, au bout de l’escalier, dans cet univers familier où je ne reconnais plus rien. Une marche, une autre. Bois ciré, rampe un peu branlante. Je me fais l’effet d’un vieillard dans un vieil immeuble qui subit sa vieille histoire, comme si j’avais toujours vécu ici, toujours vécu cet instant : monter les marches, sacrifier ma jeunesse à chaque pas. Faire durer, pas envie de savoir, pas envie d’avoir raison. Tu es là-haut, tu te sers un verre. Je monte. Tu regardes les papiers par terre, tu es en colère. Encore une marche, éclairée par la lucarne de l’entresol. Tu es nue, tu attends. Peut-être.

Je rentre.

Je monte, la chaleur me fait mal. Je te vois trembler près des papiers éparpillés, devant la table basse. Je te vois tendre le bras vers les médicaments, renverser un peu d’alcool à côté du verre. Je te devine là-haut, juste au-dessus de moi, alors que je te sais ailleurs, loin.

Avancer, rien d’autre. Traverser les étages, palier sur palier sur palier. Détailler les paillassons. Propres, sales, absents. Contempler la vie des voisins au travers des portes fermées, odeurs de cuisine, curry, cris d’enfants, téléphone, téléviseurs, vaisselle, tuyauterie, sac-poubelle près du vide-ordures, match de foot, porte entrebâillée dans une tentative de courant d’air. Des familles, des soirées, des fêtes, des disputes. Tout ce qui fait du bruit, tout ce qui est vivant. À chaque étage, je traverse les couches d’existence : bruits, respirations, exclamations. Des voix, des mots, des gens qui parlent, qui se parlent encore. Je tourne la tête, je monte une nouvelle marche, je m’éloigne. M’entends-tu arriver ? Tu ne m’entends pas, n’est-ce pas ? Pourtant je me rapproche. Pas à pas, je me rapproche de toi ; de toi comme de ton absence.

Parce qu’en dépit de toute ma lenteur, en dépit de mes inutiles contemplations, je finis par m’affranchir de l’escalier. Cramponné à la rampe, quelques marches trop vite dévorées vers l’ultime palier. Je pourrais m’arrêter, mais à quoi bon. Le besoin de savoir, le besoin d’avoir mal, me prêtent les forces qui me manquent.

Je rentre.

Quelques pas dans le couloir obscur du dernier étage, en face de moi, la porte... À peine éclairée par la fenêtre salie de la sortie de secours. C’est là, ici. Notre porte. Chez moi. Chez nous. L’entrée vers le trou noir qui nous sert d’existence.

Es-tu rentrée ?

Derrière la porte, tu ne seras pas là. Il faut que je le dise, que je l’accepte à voix haute. J’ouvre la bouche. Je n’y parviens pas. Il faut pourtant que je le dise, que je le répète, que j’assassine tout espoir. Tu NE seras PAS là. Et dans ma poche, je les sens. Dans ma poche, les clefs. Je les caresse, brûlantes, inutiles. Les clefs, comme une réponse. Même si je sais déjà.

Mes mains prennent le trousseau. Actes mécaniques, serrer, trembler, imaginer que tu es là. Ne pas y croire. L’imaginer quand même. Peut-être. Voir la scène. Se forcer s’il le faut. Tes cheveux, sur le coussin. Tes jambes, étendues. Une chaussure à ton pied, l’autre sur le tapis, près de la bouteille allongée, regard de princesse alanguie.

Es-tu rentrée ?

De la buée sur mes verres. Trousseau de clefs dans la main. Serrer plus fort. Choisir celle du bas, jouer de son relief. La craindre, un peu. Métal contre ma chair, faire glisser doucement la clef le long de la porte, toucher la serrure. Faire entrer la clef dans le trou, sans illusions mais plein d’espoir inutile. Tourner la clé d’un geste lent. Au bout du doigt, sentir la résistance du métal. Le verrou. Le verrou est mis.  Mes épaules s’affaissent. Je n’ouvre pas. Je reste debout sur le paillasson.

Face à la porte, je ne peux m’empêcher de repartir en arrière, vers les souvenirs, vers un autre nous. Dans l’autre vie, la vie d’avant, je me serais précipité dans cet escalier. Il n’y aurait pas eu de voisins, il n’y aurait pas eu de chaleur. À mi-parcours, j’aurais senti ton parfum. Il y aurait eu de l’envie, de l’impatience. Courant, trébuchant, j’aurais gravi les marches, comme un gamin qui s’en va retrouver sa mère. Et je t’aurais vue, là, tranquillement assise à côté du paillasson, adossée à la porte. Tu aurais relevé les yeux, tu m’aurais souri avec une petite moue espiègle. Tu m’aurais embrassé. Tu m’aurais dit que j’étais ton héros, moi qui n’oubliais jamais mes clefs.

Mais je ne suis plus dans la vie d’avant, je suis dans celle de ce soir, dans cette impasse au dernier étage, devant une porte close. Alors je tremble et j’hésite. Ouvrir ? Repartir ? Respirer ? Dans le doute, je ne bouge pas. Je laisse les secondes planer, prendre leur temps, s’écouler. Je ne sais pas ce que je dois faire… Je ne sais effroyablement pas. Je pourrais t’appeler et tomber sur ton répondeur. Je pourrais écouter ta voix, attendre le bip. Je pourrais laisser un message. Je pourrais te dire que j’ai mal sans toi.

Je ne bouge pas. Les clefs sont plantées dans la serrure, tintent légèrement. La chaleur m’empêche de réfléchir. Je voudrais… bouger, décider quelque chose, réagir. Ne pas rester là, asphyxié par les évidences. Et je ne bouge pas. Derrière la porte il n’y a rien. Devant la porte il n’y a que moi. Je tends la main, j’hésite à nouveau. Je ressens déjà le silence de l’entrée, j’imagine le vide du couloir qui m’accueille, m’avale, m’accompagne. Je soupire, je caresse la porte du bout des doigts. Désespérément, je raccroche un peu de décor. Le palier, l’obscurité, moi, le vide de toi. Entre nous, la porte. Je suis rageusement attendu par une absente.

Alors, après une infinie fuite de secondes gaspillées, je regarde. Je regarde ma main. Je regarde mes doigts qui enserrent la clef. Je regarde ma main qui déverrouille la serrure. Je regarde ma main sur la poignée puis la porte qui s’ouvre. Je me regarde qui entre dans l’appartement.

Je suis rentré.

Je rentre.

Peu importe où je suis allé, peu importent les ruses pour tromper la journée. Peu importe le temps passé sur les trottoirs à me donner des prétextes, des excuses, pour retarder sans cesse le moment du retour. Peu importent les jours, les mois passés à refuser de voir, à poursuivre la folie de vouloir croire.

Je rentre.

Je n’ai pas compté les heures d’errance dans la tristesse de cette fin d’été. Un pas après l’autre, j’ai simplement pris soin d’amasser assez de distance pour échapper à ton sillage. Au fil des rues, je rejoue la scène. Je me dis que, peut-être, j’aurais pu. Sans doute, j’aurais pu. J’aurais pu rester dans l’appartement, t’attendre sur le canapé, répéter dans le vide. J’aurais pu guetter tes pas dans l’escalier, entendre les portes de l’ascenseur, cesser de respirer en entendant la clé tourner dans la serrure.

J’aurais pu mais je ne suis pas assez fort pour cela, pas assez fort pour contempler ton regard blessé. Ou pire, triomphant peut-être.

J’ai déserté le champ de bataille, j’ai fui, direction la rue, les rues, au hasard.

D’un regard oblique sur l’horloge de la pharmacie, j’évalue. Du temps, toi, tu en as eu bien assez. Je t’ai laissé ce qu’il fallait, assez pour quitter ton travail, prendre ton bus, rentrer à la maison. Du square à la voie ferrée, je me suis répété que je devais te laisser du temps, te laisser une chance. À chaque pas je reculais, à chaque carrefour je te tournais le dos, jusqu’à ce que le soleil décline, jusqu’à ce que je n’aie plus assez d’endroits d’où je puisse m’éloigner.

Je rentre.

Je regarde le ciel, je regarde l’immeuble, je me demande. Le jour s’achève, s’écroule quelque part, ailleurs. Je défie l’immeuble, je baisse les yeux. J’ai trop peur de savoir, trop peur d’avoir raison. Alors, sans regarder, je tente juste d’espérer : notre étage, le dernier, les fenêtres, éteintes ou allumées ?

En face, sur le trottoir, je suis ridicule. D’un revers de bras, j’efface un peu de sueur qui coule sur mon front et ma main s’attarde sur mes yeux. Je ne vois plus rien, je me cache. Devant le feu rouge, pauvre statue tremblante, j’hésite, je conjugue mes peut-être. Peut-être que tu seras là. Peut-être que tu me demanderas pourquoi je rentre seulement maintenant. Peut-être que tu voudras savoir où j’étais. Peut-être que tu seras en colère, peut-être que tu me diras que j’aurais pu prévenir, que tu étais inquiète, merde. Et je ne dirai rien. Je sourirai dans le vide, j’irai voir ce que tu as vu.

Le soleil couchant glisse entre les immeubles. Mon ombre grandit devant moi, s’étale jusqu’à la porte d’entrée. Je suis dans la rue, juste devant le passage piéton délavé par les années. Entre mes doigts écartés, je regarde le bonhomme vert qui me dit que je peux traverser. Je regarde, je ne vois rien.

Tu ne seras pas rentrée.

Je pourrais repartir, je pourrais ne jamais revenir. J’ai peur de ce que j’ai fait, peur de ce qui va suivre. J’ai mis ta vie par terre, mais c’est la mienne qui est détruite. Alors je ressasse, je décline, je conjugue encore.

Peut-être que tu es là-haut, à attendre que je rentre. Peut-être que tu prends une douche, que l’eau coule le long de tes cheveux. Peut-être que tu te sers un verre en regardant l’heure. Peut-être que je te manque, au moins un peu.

Je rentre. J’enlève ma main, je garde la tête baissée. J’ignore la fenêtre, j’ignore le balcon, j’ignore le petit bonhomme qui est repassé au rouge puis à nouveau au vert. Un pas en avant, le premier. Je ne sais pas d’où vient le courage, je ne sais pas ce qui clôt les débats. J’enjambe la sécheresse exhalée des caniveaux et sans regarder, je traverse. Je longe quelques mètres de bitume. Un pas, un autre, encore un autre sur le trottoir. L’immeuble m’accueille dans son ombre portée. Quelques marches mènent à la porte, massive, métallique. Sur le côté, le code. Bourdonnement, serrure électrique, porte tirée, ouverte sur le noir, gueule béante de quotidien.

Je rentre.

Derrière moi l’extérieur se referme, grince sur la fin, claque.

Le corridor m’accueille de sa puanteur poisseuse, odeur de pénombre et d’oubli. La chaleur, elle, est dans le fond du couloir. Dans sa propre obscurité, elle hume, renifle, savoure. Elle, au moins, m’attend.

Je passe à nouveau une main sur mon front. Ma chemise est trempée, plaquée contre mon dos, la sueur roule en fines larmes odorantes.

Je rentre.

Je rentre et tout, alors, devient quotidien. Tout se résume aux gestes machinaux et aux œillères ordinaires. Ne pas allumer la lumière, laisser les boîtes aux lettres dans le noir, ne pas m’approcher, ne pas me pencher, ne pas vérifier si oui ou non tu es passée prendre le courrier que j’ai laissé, exprès. Juste passer devant, sans respirer sans regarder sans demander. Se contenter de rentrer chez nous, à l’intérieur de moi, à l’abri, au froid.

À chaque pas mes yeux s’habituent et percent l’obscurité. J’aperçois, presque par accident, tout ce qui me lie encore au réel. Le couloir ouvert sur un mégot écrasé et le décor qui s’enchaîne : extincteur, papier peint déchiré, petits carreaux, plinthes noircies, ta mère sale pute, une poussette.

Je rentre.

Dans la pénombre, le bouton de la minuterie. Je n’allume pas, je me cache. Le quotidien réchauffé, surchauffé, révèle ses fausses sorties : l’escalier, l’ascenseur, l’entrée des caves, sur le côté, toutes ces issues que je pourrais prendre pour aller ailleurs.

Mais ailleurs, je n’y vais pas. Je reste sur les rails de ton train fantôme. Je me regarde me déplacer au ralenti dans une atmosphère de sueur locative et d’eau de javel mal diluée. Loin là-bas, derrière mes lunettes, l’escalier. J’avance. Longer le local à poubelles, passer devant l’ascenseur. Ne pas le prendre, non, non, faire durer. Arriver au pied de l’escalier. Regarder, sentir. Les marches sont presque impatientes, à peine visibles dans l’obscurité. J’ai envie de faire demi-tour. J’avance.

Une première marche. Chaussettes humides sur les pieds, rampe collante sous main poisseuse. Rentrer chez moi, comme chaque soir, comme toujours. Rentrer chez nous. Te retrouver là-haut, au bout de l’escalier, dans cet univers familier où je ne reconnais plus rien. Une marche, une autre. Bois ciré, rampe un peu branlante. Je me fais l’effet d’un vieillard dans un vieil immeuble qui subit sa vieille histoire, comme si j’avais toujours vécu ici, toujours vécu cet instant : monter les marches, sacrifier ma jeunesse à chaque pas. Faire durer, pas envie de savoir, pas envie d’avoir raison. Tu es là-haut, tu te sers un verre. Je monte. Tu regardes les papiers par terre, tu es en colère. Encore une marche, éclairée par la lucarne de l’entresol. Tu es nue, tu attends. Peut-être.

Je rentre.

Je monte, la chaleur me fait mal. Je te vois trembler près des papiers éparpillés, devant la table basse. Je te vois tendre le bras vers les médicaments, renverser un peu d’alcool à côté du verre. Je te devine là-haut, juste au-dessus de moi, alors que je te sais ailleurs, loin.

Avancer, rien d’autre. Traverser les étages, palier sur palier sur palier. Détailler les paillassons. Propres, sales, absents. Contempler la vie des voisins au travers des portes fermées, odeurs de cuisine, curry, cris d’enfants, téléphone, téléviseurs, vaisselle, tuyauterie, sac-poubelle près du vide-ordures, match de foot, porte entrebâillée dans une tentative de courant d’air. Des familles, des soirées, des fêtes, des disputes. Tout ce qui fait du bruit, tout ce qui est vivant. À chaque étage, je traverse les couches d’existence : bruits, respirations, exclamations. Des voix, des mots, des gens qui parlent, qui se parlent encore. Je tourne la tête, je monte une nouvelle marche, je m’éloigne. M’entends-tu arriver ? Tu ne m’entends pas, n’est-ce pas ? Pourtant je me rapproche. Pas à pas, je me rapproche de toi ; de toi comme de ton absence.

Parce qu’en dépit de toute ma lenteur, en dépit de mes inutiles contemplations, je finis par m’affranchir de l’escalier. Cramponné à la rampe, quelques marches trop vite dévorées vers l’ultime palier. Je pourrais m’arrêter, mais à quoi bon. Le besoin de savoir, le besoin d’avoir mal, me prêtent les forces qui me manquent.

Je rentre.

Quelques pas dans le couloir obscur du dernier étage, en face de moi, la porte... À peine éclairée par la fenêtre salie de la sortie de secours. C’est là, ici. Notre porte. Chez moi. Chez nous. L’entrée vers le trou noir qui nous sert d’existence.

Es-tu rentrée ?

Derrière la porte, tu ne seras pas là. Il faut que je le dise, que je l’accepte à voix haute. J’ouvre la bouche. Je n’y parviens pas. Il faut pourtant que je le dise, que je le répète, que j’assassine tout espoir. Tu NE seras PAS là. Et dans ma poche, je les sens. Dans ma poche, les clefs. Je les caresse, brûlantes, inutiles. Les clefs, comme une réponse. Même si je sais déjà.

Mes mains prennent le trousseau. Actes mécaniques, serrer, trembler, imaginer que tu es là. Ne pas y croire. L’imaginer quand même. Peut-être. Voir la scène. Se forcer s’il le faut. Tes cheveux, sur le coussin. Tes jambes, étendues. Une chaussure à ton pied, l’autre sur le tapis, près de la bouteille allongée, regard de princesse alanguie.

Es-tu rentrée ?

De la buée sur mes verres. Trousseau de clefs dans la main. Serrer plus fort. Choisir celle du bas, jouer de son relief. La craindre, un peu. Métal contre ma chair, faire glisser doucement la clef le long de la porte, toucher la serrure. Faire entrer la clef dans le trou, sans illusions mais plein d’espoir inutile. Tourner la clé d’un geste lent. Au bout du doigt, sentir la résistance du métal. Le verrou. Le verrou est mis.  Mes épaules s’affaissent. Je n’ouvre pas. Je reste debout sur le paillasson.

Face à la porte, je ne peux m’empêcher de repartir en arrière, vers les souvenirs, vers un autre nous. Dans l’autre vie, la vie d’avant, je me serais précipité dans cet escalier. Il n’y aurait pas eu de voisins, il n’y aurait pas eu de chaleur. À mi-parcours, j’aurais senti ton parfum. Il y aurait eu de l’envie, de l’impatience. Courant, trébuchant, j’aurais gravi les marches, comme un gamin qui s’en va retrouver sa mère. Et je t’aurais vue, là, tranquillement assise à côté du paillasson, adossée à la porte. Tu aurais relevé les yeux, tu m’aurais souri avec une petite moue espiègle. Tu m’aurais embrassé. Tu m’aurais dit que j’étais ton héros, moi qui n’oubliais jamais mes clefs.

Mais je ne suis plus dans la vie d’avant, je suis dans celle de ce soir, dans cette impasse au dernier étage, devant une porte close. Alors je tremble et j’hésite. Ouvrir ? Repartir ? Respirer ? Dans le doute, je ne bouge pas. Je laisse les secondes planer, prendre leur temps, s’écouler. Je ne sais pas ce que je dois faire… Je ne sais effroyablement pas. Je pourrais t’appeler et tomber sur ton répondeur. Je pourrais écouter ta voix, attendre le bip. Je pourrais laisser un message. Je pourrais te dire que j’ai mal sans toi.

Je ne bouge pas. Les clefs sont plantées dans la serrure, tintent légèrement. La chaleur m’empêche de réfléchir. Je voudrais… bouger, décider quelque chose, réagir. Ne pas rester là, asphyxié par les évidences. Et je ne bouge pas. Derrière la porte il n’y a rien. Devant la porte il n’y a que moi. Je tends la main, j’hésite à nouveau. Je ressens déjà le silence de l’entrée, j’imagine le vide du couloir qui m’accueille, m’avale, m’accompagne. Je soupire, je caresse la porte du bout des doigts. Désespérément, je raccroche un peu de décor. Le palier, l’obscurité, moi, le vide de toi. Entre nous, la porte. Je suis rageusement attendu par une absente.

Alors, après une infinie fuite de secondes gaspillées, je regarde. Je regarde ma main. Je regarde mes doigts qui enserrent la clef. Je regarde ma main qui déverrouille la serrure. Je regarde ma main sur la poignée puis la porte qui s’ouvre. Je me regarde qui entre dans l’appartement.

Je suis rentré.

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