L'Eau Sale
19déc/090

Reliques de la guerre sale

By OFT

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redingoteAutant que possible, j’évite de sortir. Pas envie de me montrer. Pas ces jours-ci, en tout cas.

En ce moment je suis, je me sens en tout cas, marqué. Silhouette un peu informe qui rôde du lit à l’ordi. Mais le travail (le faux, celui qui me fait vivre) m’appelle et m’envoie hanter les rues de Paris, comme chaque semaine. Je fais peine à voir, je le devine dans le regard des passants, peut-être même de mes collègues. Je remonte les rues sous la neige, sac sur le dos. Pull gris distendu à l’extrême, blue-jean flingué, vieilles baskets pourraves. Mais surtout, une improbable redingote.

Ma redingote, je l’ai achetée en janvier 2006. C’était une époque ou ma vie était différente et n’avait rien d’heureuse. J’attaquais un roman qui avait pour titre Hymen et je bossais dans le service Communication d’une mairie de banlieue. Au moment de l’achat de ce manteau, j’étais professionnellement flingué. Mon directeur avait décidé de se passer de mes services, j’avais contre attaqué en demandant un arbitrage au maire. Et j’avais gagné.

Gagné ? Bof.

Je n’avais pas spécialement calculé, à l’époque, que mon dircom vivrait aussi mal la chose, ce désaveu public pourtant pas bien méchant, et qu’il ferait de chacune de mes journées un calvaire pur et simple. Harcèlement moral, antidépresseurs, arrêts maladie, démission. J’avais payé cash un simple coup d’orgueil.
Lâchement, c’est aussi une période où j’étais parti à la recherche de réconfort dans les bras d’une collègue, alors que je ne vivais pas seul.

Et, dans mes derniers jours dans cette mairie, quelques jours à peine avant que la femme qui partageait ma vie ne découvre mes infidélités, j’ai acheté cette redingote, chargée du sinistre poids d’un quotidien qui ne menait plus nulle part.

Alors j’ai démarré une nouvelle vie, armé de cette redingote.

Je ne suis pas soigneux, je l’ai énormément portée, j’y ai énormément pleuré. Quelques mois de chômage, de froidures diverses. Quelques humiliations, d’un emploi à l’autre. Quelques textes, vaguement démarrés, jamais terminés (Être pluvieux bâclé, Tentative de fuites refusé, Hymen au placard, Finir vivant dans un tiroir…). Quelques regards difficiles à oublier.  Et puis ma vie a pris les méandres qu’on lui connait, depuis le cataclysme d’avril 2007 jusqu’à l’Eau Sale, simple exercice qui s’amplifie et qui charrie la douleur et la frustration de toutes ces années. Jusqu’à devenir un roman, sombre et violent. Un roman en cours d’écriture, en passe d’être achevé.

Un jour. Peut-être. Allez savoir.

Tout du long, je me serai cramponné à ce vieux manteau, qui fait un peu honte à ceux qui me voient dedans.

Comment vous décrire la chose ? Doublure massacrée, manches élimées, poches trouées, taches indéterminées… Et moi, enfoui dedans, caché à l’intérieur, incapable d’en sortir.

Quand je la porte, je ressens le poids des années. Le simple fait de la poser sur mes épaules me permet de donner corps à mes idées noires, de charger au-delà de l’imaginable le tissu de douleur et de chagrin. Je la porte, tout le temps. En pénitence, peut-être ? En souffrance, vraiment. Je glisse mes bras dans les manches et je vois mon dircom m’appeler dans son bureau. Je la sens sur mes épaules et j’entends quelqu’un qui pleure dans la chambre. C’est une seconde peau, lourde, usée, rugueuse. C’est un malaise à elle toute seule. C’est une partie de moi, vivante, qui m’attend roulée en boule sur une chaise, jetée au hasard d’un canapé.

Mais j’avais dit, l’année dernière je crois, j’avais dit qu’une fois l’Eau sale terminée, je prendrais un peu soin de moi, et que cela commencerait par foutre en l’air cette relique, pas si vieille pourtant, mais usée jusqu’à la corde.

Je ne sais pas si j’organiserai une cérémonie, une crémation, un aller-simple poubelle, ou si j’essaierai de le donner pour quelqu’un qui aurait besoin d’une couche d’ennuis supplémentaires. En tout cas, dès que l’Eau Sale sera achevée (quand je tenterai le premier envoi à un éditeur, en somme), j’abandonnerai ce nid à poussière au profit d’un nouveau manteau, d’un vêtement encore libre de toute influence.

Changer de peau, on va dire.
Devenir quelqu’un d’autre.

Ou, plus simplement.

Redevenir moi.

4déc/09Off

Perds. (Je me).

eustacheParis by night. Long time no see. Je descends la rue St-Denis, je me laisse couler à pic vers les Halles. La pluie recouvre tout mais ne tombe pas vraiment, comme si le vent dispersait la bruine au gré des carrefours. Je me laisse tomber, au milieu des putes et des vendeurs de sextoys. Je me laisse tomber comme un poids mort. Rien ne se passe comme prévu.

L’Eau sale est là, toujours en moi. Le roman se défend, réfute mes certitudes. Je reprends chaque chapitre et je ne retrouve rien, les mots ne sont pas là où je les ai laissés. De mois en mois je réécris et plus j’avance et moins je suis satisfait. De plus en plus, j’ai envie d’abandonner, d’imprimer 265 pages et de les précipiter du haut d’un immeuble. Comme ça. Pour voir. Je sais écrire des choses, ça j’en suis convaincu. Ce texte-là, j’ai souvent l’impression qu’il est trop fort pour moi. Qu’il est en train de me bouffer vivant, de me fissurer de l’intérieur. Ce ne sont que des mots, je sais, c’est très compliqué à expliquer. Je ne sais pas comment dire autrement que j’ai l’impression d’y laisser ma peau.

Je descends la rue, j’arrive aux Halles. Les putes ont laissé la place à d’autres vendeurs de bonheur. Baskets, cookies, fringues, jeux-vidéo, junk-food… Tout s’empile dans la lueur des néons. Au milieu de la foule, j’ai conscience de ressembler à un clochard. J’ai ressorti de la naphtaline ma redingote miteuse, mon pull gris devenu trop large pendouille misérablement. Je marche sur le bas de mon jean, que je déchire un peu plus à chaque pas. Et j’ai besoin de ça.

streetJ’ai besoin de me sentir partir, besoin de cette chute de plus en plus inévitable. Le texte est trop fort pour moi, il me terrasse à chaque relecture. Je n’ai pas assez d’alcool, pas assez de folie pour tenir le coup. Je ne lâche pas prise et je me dis que c’est une connerie de m’acharner mais je ne lpache pas prise, par connerie, par orgueil, par simple stupidité.

Je tourne à droite, je sais très bien où je vais. Je ne l’ai pas vu depuis que j’ai déménagé. J’ai peur qu’il me fasse la gueule. Deux mois que j’y pense, deux mois que je n’ose pas. Je remonte devant Saint-Eustache, je traverse les jardins. De l’autre côté, d’autres lumières, Rivoli, la Seine. Mon lecteur MP3 diffuse du Sigur Ros comme un goutte à goutte enverrait de la morphine. Pour tenir. Juste assez. Et je suis loin, je suis dans le vécu, dans les heures à remonter les quais, vers lui, vers chez moi.

L’Eau sale est là, tapie, elle murmure, ricane. Les chapitres 1 et 3 sont bons pour la poubelle, une fois encore. J’ai perdu le compte des réécritures, pour ces deux là. Toujours le même problème : trop de similitude entre Thomas et Julia dans la narration, trop de raccourcis ineptes, facilités d’écriture qui détruisent la lecture. Mes personnages disent « je » mais ne doivent pas l’articuler de la même façon. Dans quoi je me suis foutu, putain.

Quelques marches encore, Louvre sur ma droite. Il est là. Il surplombe, dans toute sa férocité métallique et sa douceur de bois. Le pont veille, me regarde approcher, un peu péteux, petit pas par petit pas. Elles sont loin, les chemises blanches sur les vestes col Mao. Elles sont loin les années de fac et les corrections de Cœurs de neige, d’Aimer Mourir et des autres. Je ne suis plus qu’une ombre fugace, hantée par un roman qui m’échappe et que je ne peux plus contrôler. Je n’ai pas de clefs, je n’ai pas vraiment de travail. Je suis plus vieux et moins sûr de moi. L’arrogance est tombée en même temps que les cheveux. Le tigre est atteint, il regarde le rebord, il regarde la nuit.

arts1Je ne peux pas me soigner. Pas encore. Je ne suis pas seul, je sais. J’en ai pleine conscience. On s’inquiète, on me tend la main. On me dit de me coucher, de laisser l’arbitre faire le décompte. Mais je suis debout sur ce putain de pont qui symbolise toute ma vie, je suis debout et je ne lâche tellement rien que j’en deviens fou, et la chute attendue ne survient pas, et je me sens littéralement exploser de l’intérieur sous les coups que je me porte, je suis en errance sur un pont parisien que j’ai fui et je reste DEBOUT ici et il faudrait que je lâche prise, comme je l’ai fait pour d’autres textes et d’autres rêves mais je me cramponne au truc et que je prenne la fuite devant cette sensation de CREVER, devant cette perte de lucidité qui maintient debout, qui m’empêche de sombrer tout à fait, et je sais pas pourquoi, à cause d’une réflexion d’Hervé qui a bousillé ma vie, à cause d’un défi dont les enjeux ont dépassé tout ce que je pouvais craindre, juste pour un roman sans éditeur, sans essence, juste pour avoir sous la main, toujours, là, juste là.

Un truc qui fait mal.

Et je regarde le décor, chargé de poussière et de fantômes et d'éclats de vie aujourd'hui disparus qui ne correspondent plus à rien, comme un puzzle dont j'ai pris grand soin d'éparpiller les morceaux. Je regarde, je cherche en vain une silhouette inconnue. J'attends quelqu'un que je ne connais pas, mais je reconnais tout le monde. Je connais chaque passant, chaque âme anonyme sous son parapluie. Je connais chaque centimètre carré de cette obscurité. Je vais bientôt partir, traverser la cour du Louvre, disparaître par le Palais Royal. Mais avant je reste là, même si je suis un clochard, même si je lis de la pitié dans le regard des gens qui me croisent.

Parce qu’avant de partir, avant de laisser filer le combat, avant de clôturer le chapitre et de tout foutre en l’air, je voudrais comprendre, je voudrais que quelqu’un quelque part, peu importe qui, que quelqu’un me dise enfin pourquoi, depuis quelques temps, pas depuis très longtemps, un mois ou deux peut-être, pourquoi sans aucune raison valable, sans aucune explication factuelle, pourquoi je me disperse, pourquoi je repense à mon passé, à tout ça, pourquoi je me perds, pourquoi je.

Pense à mon père.

sortie