L'Eau Sale
4déc/09Off

Perds. (Je me).

eustacheParis by night. Long time no see. Je descends la rue St-Denis, je me laisse couler à pic vers les Halles. La pluie recouvre tout mais ne tombe pas vraiment, comme si le vent dispersait la bruine au gré des carrefours. Je me laisse tomber, au milieu des putes et des vendeurs de sextoys. Je me laisse tomber comme un poids mort. Rien ne se passe comme prévu.

L’Eau sale est là, toujours en moi. Le roman se défend, réfute mes certitudes. Je reprends chaque chapitre et je ne retrouve rien, les mots ne sont pas là où je les ai laissés. De mois en mois je réécris et plus j’avance et moins je suis satisfait. De plus en plus, j’ai envie d’abandonner, d’imprimer 265 pages et de les précipiter du haut d’un immeuble. Comme ça. Pour voir. Je sais écrire des choses, ça j’en suis convaincu. Ce texte-là, j’ai souvent l’impression qu’il est trop fort pour moi. Qu’il est en train de me bouffer vivant, de me fissurer de l’intérieur. Ce ne sont que des mots, je sais, c’est très compliqué à expliquer. Je ne sais pas comment dire autrement que j’ai l’impression d’y laisser ma peau.

Je descends la rue, j’arrive aux Halles. Les putes ont laissé la place à d’autres vendeurs de bonheur. Baskets, cookies, fringues, jeux-vidéo, junk-food… Tout s’empile dans la lueur des néons. Au milieu de la foule, j’ai conscience de ressembler à un clochard. J’ai ressorti de la naphtaline ma redingote miteuse, mon pull gris devenu trop large pendouille misérablement. Je marche sur le bas de mon jean, que je déchire un peu plus à chaque pas. Et j’ai besoin de ça.

streetJ’ai besoin de me sentir partir, besoin de cette chute de plus en plus inévitable. Le texte est trop fort pour moi, il me terrasse à chaque relecture. Je n’ai pas assez d’alcool, pas assez de folie pour tenir le coup. Je ne lâche pas prise et je me dis que c’est une connerie de m’acharner mais je ne lpache pas prise, par connerie, par orgueil, par simple stupidité.

Je tourne à droite, je sais très bien où je vais. Je ne l’ai pas vu depuis que j’ai déménagé. J’ai peur qu’il me fasse la gueule. Deux mois que j’y pense, deux mois que je n’ose pas. Je remonte devant Saint-Eustache, je traverse les jardins. De l’autre côté, d’autres lumières, Rivoli, la Seine. Mon lecteur MP3 diffuse du Sigur Ros comme un goutte à goutte enverrait de la morphine. Pour tenir. Juste assez. Et je suis loin, je suis dans le vécu, dans les heures à remonter les quais, vers lui, vers chez moi.

L’Eau sale est là, tapie, elle murmure, ricane. Les chapitres 1 et 3 sont bons pour la poubelle, une fois encore. J’ai perdu le compte des réécritures, pour ces deux là. Toujours le même problème : trop de similitude entre Thomas et Julia dans la narration, trop de raccourcis ineptes, facilités d’écriture qui détruisent la lecture. Mes personnages disent « je » mais ne doivent pas l’articuler de la même façon. Dans quoi je me suis foutu, putain.

Quelques marches encore, Louvre sur ma droite. Il est là. Il surplombe, dans toute sa férocité métallique et sa douceur de bois. Le pont veille, me regarde approcher, un peu péteux, petit pas par petit pas. Elles sont loin, les chemises blanches sur les vestes col Mao. Elles sont loin les années de fac et les corrections de Cœurs de neige, d’Aimer Mourir et des autres. Je ne suis plus qu’une ombre fugace, hantée par un roman qui m’échappe et que je ne peux plus contrôler. Je n’ai pas de clefs, je n’ai pas vraiment de travail. Je suis plus vieux et moins sûr de moi. L’arrogance est tombée en même temps que les cheveux. Le tigre est atteint, il regarde le rebord, il regarde la nuit.

arts1Je ne peux pas me soigner. Pas encore. Je ne suis pas seul, je sais. J’en ai pleine conscience. On s’inquiète, on me tend la main. On me dit de me coucher, de laisser l’arbitre faire le décompte. Mais je suis debout sur ce putain de pont qui symbolise toute ma vie, je suis debout et je ne lâche tellement rien que j’en deviens fou, et la chute attendue ne survient pas, et je me sens littéralement exploser de l’intérieur sous les coups que je me porte, je suis en errance sur un pont parisien que j’ai fui et je reste DEBOUT ici et il faudrait que je lâche prise, comme je l’ai fait pour d’autres textes et d’autres rêves mais je me cramponne au truc et que je prenne la fuite devant cette sensation de CREVER, devant cette perte de lucidité qui maintient debout, qui m’empêche de sombrer tout à fait, et je sais pas pourquoi, à cause d’une réflexion d’Hervé qui a bousillé ma vie, à cause d’un défi dont les enjeux ont dépassé tout ce que je pouvais craindre, juste pour un roman sans éditeur, sans essence, juste pour avoir sous la main, toujours, là, juste là.

Un truc qui fait mal.

Et je regarde le décor, chargé de poussière et de fantômes et d'éclats de vie aujourd'hui disparus qui ne correspondent plus à rien, comme un puzzle dont j'ai pris grand soin d'éparpiller les morceaux. Je regarde, je cherche en vain une silhouette inconnue. J'attends quelqu'un que je ne connais pas, mais je reconnais tout le monde. Je connais chaque passant, chaque âme anonyme sous son parapluie. Je connais chaque centimètre carré de cette obscurité. Je vais bientôt partir, traverser la cour du Louvre, disparaître par le Palais Royal. Mais avant je reste là, même si je suis un clochard, même si je lis de la pitié dans le regard des gens qui me croisent.

Parce qu’avant de partir, avant de laisser filer le combat, avant de clôturer le chapitre et de tout foutre en l’air, je voudrais comprendre, je voudrais que quelqu’un quelque part, peu importe qui, que quelqu’un me dise enfin pourquoi, depuis quelques temps, pas depuis très longtemps, un mois ou deux peut-être, pourquoi sans aucune raison valable, sans aucune explication factuelle, pourquoi je me disperse, pourquoi je repense à mon passé, à tout ça, pourquoi je me perds, pourquoi je.

Pense à mon père.

sortie

20nov/091

La petite surprise

By Hervé

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Mercredi soir. Aux alentours de 22h30. Je suis tiré du lit par mon téléphone. Problème au boulot. J'embarque pour 4 heures de discussions aussi intenses que les aventures de Jack Baueur, c'est dire. Et je navigue dans l'appart, faiblement éclairé par mon écran d'ordinateur, avec le cerveau qui fume autant qu'une vieille 2CV fatiguée par une montée du col du Tourmalet. Perdu dans mes pensées, mon regard s'arrête sur mon ordi, qui s'affole dans son coin, en silence. Je m'approche et trouve quelques messages de notre auteur préféré. Et au milieu de tout ça, un énigmatique "je te prépare une zoulie surprise pour demain". Okay... 01h16, je raccroche. Je répondrai demain.

Jeudi soir. Toute la matinée j'ai discuté avec Olivier. Mais rien. Pas un mot sur cette fichue surprise. Je le laisse venir. Mais nada. Et puis j'ai du partir pour le reste de la journée. Je rentre donc chez moi et allume mon PC. Vieux réflexe de mes premiers mois post rupture. Et c'est mon portable qui déclenche les hostilités. "T'as aimé ma surprise ?" 5 mots qui trahissent toute la fourberie du bonhomme. Parce qu'il SAIT que je ne vois pas de quoi il parle. Avant même que je réponde.

Et puis doucement, je progresse dans l'esprit du Monsieur, et je fonce sur mon PC. La solution est là, quelque part. Chercher LA phrase. Indice "c'est forcément sur l'article d'aujourd'hui !" Alors je lis. En tentant de chercher si la réponse n'est pas cachée entre deux lignes, au détour d'une virgule, ou derrière trois points de suspension. Et puis je vois. Doucement. Je lis. Encore. Une troisième fois pour être sûr. Et Olivier, au téléphone jubile. Parce que mon silence lui indique que j'ai trouvé. Désormais il peut laisser exploser sa joie de nous avoir embarqués, Cécile  et moi, dans sa galère, sur son radeau, sur son chemin de croix.

Je savais que l'Eau Sale troisième version était achevée. Je l'avais même reçu. Et pour tout vous dire, elle est déjà entamée. Et je savais que j'allais devoir m'y replonger corps et âme. Je savais que je faisais partie des quelques chanceux qui suivent Olivier. Qui l'accompagnent. Qui le soutiennent. Et qui parfois, le poussent. Oui. Je savais. Mais là, l'enjeu est de taille. Peut être encore un peu plus pour moi. Pas spécialement que je sois égocentrique. Pas spécialement que j'ai envie de me la péter. Non. Mais... c'est un peu de ma faute, s'il s'est embarqué pour cette croisière Titan(ic)esque.  C'est un peu de ma faute, si l'Eau Sale s'est mise à couler plus épaisse, presque boueuse. C'est un peu de ma faute, si elle éclabousse aujourd'hui.

Mais NON ! Monsieur Olivier tu te trompes :) ce n'est pas avec la peur au ventre que je vais affronter l'Eau Sale.

Qu'on ne s'y trompe pas. J'appréhende. Je rumine. L'eau sale est de nouveau sur mon bureau, prête à envahir mon appart douillet. Elle guète. Je jauge. Mais je n'ai pas peur. Parce que l'aventure est trop belle pour s'arrêter. Parce que je sais de quoi tu es capable. Parce que je sais que ce foutu bouquin DOIT. Sortir. Vivre. Frapper. Marquer.

Je vous laisse, j'ai du travail...

PS : ah oui, j'oubliais. Dans sa grande bonté, le maître des lieux a mis à ma disposition une adresse mail, au cas où vous voudriez me graisser la patte pour que je vous file une copie du bouquin. Vos dons sont donc à me proposer ici herve@eausale.fr mais vous pouvez également y déposer vos questions, vos encouragements ou vos petits mots gentils (ou pas). Pour mémoire je suis aussi un grand célibataire... j'étudierai toute proposition avec le plus grand sérieux :)