« Marseille »
Jeudi soir, gare saint Charles. Je sors du train, il est 23h30. Dès que je pose le pied par terre, je sens que quelque chose ne va pas. Une ombre qui gagne, qui s’infiltre. Je suis glacé, je suis de plus en plus mal. Vertiges, malaise. A nouveau.
Je me raccroche à un poteau. Pas tomber. Pas ici. Pas maintenant. Annonces en gare, valises, flot. Et curieusement je pense à Julia. Me raccrocher, comme je peux. M’asseoir comme cela, par terre, peu importe. Attendre un peu, souffler. Je ne tiens plus debout, et le voile noir monte, recouvre. La sensation est incroyablement désagréable. Ce n’est pas une douleur, c’est un mal qui rentre. Je secoue la tête pour rester conscient. Je pense à tout, à rien, mélange d’épilepsie sur le tard et de rêverie éveillée. Je me relève, je fais quelque pas, je vais me cacher derrière le kiosque à journaux. Je n’ai plus de téléphone, je cherche une cabine du coin de l’œil. Envie d’appeler au secours. Sueur sur le front, fièvre solidement arrimée, je respire peu, mal, à côté de mes poumons. Et tout est flou et tout vacille mais je ne veux pas tomber et je m’accroche derrière le kiosque et je ne veux pas que l’on me voie mais j’ai envie que l’on me voie et je voudrais fuir mais je réalise que je ne sens plus rien.
Et je reste conscient.
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Vendredi matin, scanner. Rien à signaler, aucune trace d’intelligence perceptible. Pas de tumeur, pas de connerie du genre. Rien dans le crâne. Voilà qui est fait.
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Samedi, dimanche, lundi, je reste sage. Couché, la plupart du temps. Il suffit que je sois debout plus de deux heures pour me remettre à vaciller. Je me demande à quoi le monde est censé ressembler, quand on tient debout.
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Mardi matin, 7h28, trajet Marseille-Paris. Je suis en route pour la gare de Lyon, je reprends le travail le lendemain. Installé, blotti contre la fenêtre, je regarde le paysage défiler en essayant de dormir. Peu après Avignon, l’ombre revient. Je trouve cela injuste : je suis assis, figé sur mon siège. Et l’ombre gagne, gagne. Je ne sais pas quoi faire. La joue contre mon manteau lui-même roulé en boule sur ces saloperies d’arrivées d’air, je me sens chaque seconde plus mal, toujours plus mal, comme si tout était sur le point de s’arrêter.
Et je sens distinctement le moment où
Tout s’arrête.
Comme ça. Comme on claque des doigts.
C’est un voile noir, qui me ramène à l’enfance.
Et puis.
Une succession rapide d’images, de couleurs, de formes.
Je ne sais pas combien de temps cela dure. Quelques secondes, sans doute.
C’est un moment fou, noir et plein de lumière.
Et puis.
Je reprends conscience.
D'abord, je me sens bien. Vraiment bien. Cela ne dure qu’une seconde. Mais je me sens bien. Comme vidé de tout. Comme un sportif après l'effort.
J'ai l'impression d'incarner la fatigue. Je n’ai même pas la force de lever un bras. Je tourne légèrement la tête. Je n’ai pas bougé de position, je suis toujours recroquevillé sur mon siège. A côté de moi, ma voisine dort.
La douleur arrive tout de suite après. Cela commence par un mal de crâne, violent. Le plus violent dont je me rappelle. Comme si ma tête pesait 200 kilos. Les douleurs se propagent : la nuque, les épaules. J'ai de la fièvre. Impression de partir en Live.
Et mon estomac, soudain, se rebelle.
Je sens dans le creux de ma poitrine que quelque chose ne va pas. J'avale ma salive, je respire à fond. Je n'ai pas la force de chercher un chewing-gum dans mon sac, encore moins d'avaler une gorgée de Coca. J'essaie de me calmer, même si je tremble de tous mon corps. Le malaise enfle, se propage dans mon estomac. Je ne vais pas pouvoir tenir.
Courage soudain. A bout de forces, je me lève, pardon, pardon, les toilettes, libres, ouf. Porte ouverte, même pas refermée, je tombe à genoux.
Juste à temps.
De la bile.
Rien que de la bile.
De la douleur qui coule de moi. Et qui me laisse.
Epuisé.
Un peu mort.
Et toujours en vie.
Je transpire comme jamais, ma tête va exploser.
Après un temps qui me semble infini, je regagne ma place. J’ai mal au crâne. J’ai VRAIMENT mal au crâne. Frissons, froid. Je me blottis à nouveau. Je me sens mal mais je ne bouge plus. Je voudrais que le voyage ne s’arrête jamais, je voudrais ne plus jamais avoir à me lever.
***
Un peu plus tard dans la journée, après quelques heures de sommeil fiévreuses, mon médecin prend la décision de m’hospitaliser. Il me demande si je préfère Paris ou Marseille.
Je n’hésite même pas une seconde avant de répondre.
« Marseille ».
La page 1
By OFT
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Dans le TGV qui me ramène chez moi, le mal de crâne amplifie la sensation d’être meurtri. Les petites révélations, toujours les mêmes, hantent mon esprit, tournent, perforent, dévastent.
Présent, réel, maintenant :
J’ai 35 ans, je gagne très mal ma vie en écrivant des textes sans intérêt pour une société sans intérêt, et je ne suis pas foutu de boucler ce second roman qui accapare chacune de mes pensées. Je ne sais pas prendre soin de moi, je me pousse volontiers au-delà de ce que mon corps me paraît pouvoir endurer, et je me sens souvent brisé, épuisé, rongé de l’intérieur.
Je suis également d’humeur profondément changeante et imprévisible, obéissant à des logiques d’autopersécution et de culpabilité constante dont j’ignore (de moins en moins) les raisons.
Le mal qui vit en moi est aussi présent que la barbe qui me gratte les joues ou que l’eau qui me tombe des yeux.
Et je lutte, parfois, en écrivant.
Un roman...
Toujours le même.
L’Eau Sale en est à la page 18 de sa quatrième version. Assez peu de changements dans le premier chapitre, nettement plus dans le second. A la relecture, je trouve mes phrases lourdaudes, nombre de détails inutiles et le « lissage » des paragraphes très imparfait. Je sais que cela pourrait tout à fait passer pour un vulgaire caprice, pour un souci de perfection impossible à atteindre. Mais vous vous trompez. Je ne cherche pas la perfection, je cherche à atteindre un moment où je pourrai considérer que l’Eau Sale ressemble un tant soit peu à ce que j’ai en tête.
Et parfois, sur certains passages, je vous assure que je suis assez content de me relire. Fluidité, force, mouvement. Tout est en place.
Sur d’autres, chargés de digressions aussi foireuses que pédantes, d’effets scabreux mal maitrisés à la recherche d’une triste surenchère, je réalise que si j’étais éditeur, je cesserais ici cette aventure.
Ne vous y trompez donc pas. Couche après couche, je repeins un monde qui me ressemble un peu plus. La difficulté, pour moi, c’est d’accepter, presque sans transition, de passer du plaisir d’un sentiment « d’avoir fini » à la douloureuse réouverture du fichier à la page 1.
Tout recommencer.
Encore.
Après 18 mois de travail quotidien.
Recommencer.
Cela me déprime intensément, comme un combat perdu d’avance. Et pourtant, sans en comprendre la raison, je résiste au désir de tout effacer, de tout foutre en l’air, et de décréter un nouvel An 0 à mon existence.
Les tentations sont grandes de me disperser, d’aller chercher les plaisirs et la joie de vivre là où ils sont. Mais je ne le fais pas. Je reprends ma page 1, dans un délire masochiste dont moi seul ait le secret.
Je ne sais pas comment, ni dans quel état, je vais me sortir de là.